En attendant que pleuve la monnaie

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Les bénéfices et occasionnellement les pertes que le bilan de la Banque nationale suisse enregistre par milliards font évidemment jaser. On propose, surtout à gauche mais pas seulement, de faire profiter l’ensemble de la population des soldes excédentaires qui résultent pour l’essentiel des opérations de change que l’Institut mène pour freiner sinon empêcher la hausse du franc, dont le niveau continue d’être considéré comme «élevé». Bien qu’ils n’atteignent plus l’ampleur qui était la leur lorsque le franc subissait de fortes poussées, les achats de devises (pour l’essentiel des dollars et des euros, avec une préférence pour ces derniers, préférence qui s’est peu à peu estompée au cours de la dernière décennie) ont littéralement décuplé les réserves monétaires de la Suisse, désormais proches des mille milliards (et même davantage si dénombrées en dollars).

On peut analyser la chose de différentes manières. Y voir une simple conséquence de la mise en œuvre de la politique monétaire, d’une «manipulation du taux de change», ont par moments considéré, d’un ton menaçant, les Etats-Unis. Ou se rengorger en faisant remarquer que la Suisse récolte ainsi les fruits de sa discipline budgétaire et de son efficacité économique. Mais on peut aussi, plus prosaïquement, y lire le pourtour d’un cercle vertueux : plus la BNS intervient pour empêcher une trop forte hausse du franc, plus elle accroît ses avoirs de devises, et par conséquent plus le franc devient attractif, puisque adossé à une créance sur le reste du monde qui ne cesse d’augmenter. Cette miraculeuse pompe à phynance est certes sujette à d’épisodiques hoquets lorsque les marchés financiers se contractent (les avoirs au bilan de la banque centrale enregistrent alors une perte de valeur), mais le principe demeure : plus son bilan grossit, plus le franc séduit... et plus la BNS doit intervenir pour l’empêcher de monter davantage.

Ce que j’ai qualifié dans une précédente chronique d’abcès de fixation pour la BNS est donc logé dans cette circularité vertueuse. Les probabilités que le franc s’affaiblisse sont minces, eu égard aux facteurs déterminants qui ne sont pas de nature passagère (le solde structurellement excédentaire de la balance des transactions courantes, l’ampleur de la position extérieure nette de la Suisse, l’image décidément indéboulonnable d’un franc aussi bon que l’or, etc.), de sorte que la BNS est en quelque sorte condamnée à voir son bilan grandir et grandir.

Il n’y a donc rien de déplacé dans le fait de proposer d’en tirer parti sous une forme ou l’autre. La seule objection qui mérite attention est celle qui met en évidence le risque d’attenter à la liberté d’action de la Banque nationale, en la soumettant au jeu des pressions politiques de tous bords. D’où l’impératif de fixer des règles claires en matière de distribution des milliards disponibles ; de telles règles existent déjà, mais elles ne distribuent que la portion congrue : 6 milliards pour l’an dernier, sur un total distribuable d’au moins 102 milliards (solde de la «réserve pour distributions futures»). Une fois le nécessaire accompli, plus rien ne s’opposera à ce qu’une pluie d’argent nous tombe sur la tête…

Lien permanent 6 commentaires

Commentaires

  • Cher Monsieur,

    Lorsque l'on lit "...presque 1000 milliards..." engrangés par la BNS il est impossible de laisser l'imagination au repos.

    Trois idées me viennent et j'apprécierais de lire vos réflexions à propos de celles-ci.

    1.
    Avec une partie de ces 1000 milliards on rembourse l'intégralité des dettes de la confédération et des cantons, de manière à avoir un bilan comptable permettant d'investir les sommes auparavant destinées au remboursement de ces dettes dans les futurs budgets des finances cantonales et confédérales.

    Avec deux contraintes, l'une interdisant de nouvelles dettes hors situation vraiment exceptionnelle, et l'autre obligeant ces éventuelles nouvelles dettes à être soumises à référendums populaires.

    2.
    Avec une partie de ces 1000 milliards la Suisse achète des stocks d'or et d'autres matières considérées comme solides et importantes sur les moyens et longs termes.

    3.
    Avec une partie de ces 1000 milliards on investit dans les infrastructures, les voies de communication, les filières de formation, les centres de recherche scientifique, la médecine, l'approvisionnement énergétique et les télécommunications.

    On rend le pays plus solide, plus innovateur et plus présent dans la marche du monde.

    Je sais, l'imagination doit tenir compte de la réalité mais il me semble que de ces 1000 milliards il devrait en rester, après mes propositions, suffisament pour les besoins de la BNS.

    Merci pour votre attention.

  • Chester Edwin@ Ne vous est-il jamais venu à l'esprit que la Suisse crevait de trop de fric ? C'est parfois l'impression que cela me donne...
    Une des conséquences de vos propositions ne serait-elle pas une affluence encore plus forte de travailleurs de l'UE ? Avez-vous vu le nombre de grues dans la plupart des agglomérations de notre pays ?
    Merci pour vos explications, M.Stepczynski.

  • Non, monsieur Géo, ce n'est pas l'abondance qui m'effraie, c'est l'incapacité des humains à savoir en faire quelque chose de bon et d'utile pour tout le monde. Tant d'exemples à travers la planète de pillages des biens communs, d'accaparements criminels de richesses naturelles, de fortunes dilapidées dans des conflits génocidaires, des projets mégalomaniaques ou dans des orgies de laideur comportementale, de palais grotesques et autres fantaisies oligarchiques repoussantes.

    Nous avons la chance en Suisse de conserver une structure nationale qui tient encore assez bien le coup face aux dérèglements qui secouent la planète en tout sens. Nous ne sommes pas la Norvège avec sa manne pétrolière, nous vivons des circonstances particulières qui nous mettent en présence d'une richesse nationale commune inattendue qui pourrait aussi bien disparaître si nous n'en faisons rien de constructif pour le pays.

    Que les choix proposés dans ma liste puissent induire des conséquences néfastes est indéniable, mais il me semble que nous avons suffisament d'esprits éclairés et d'officines de réflexion en Suisse pour en évaluer les risques et les atténuer autant que faire se peut, si ce n'est même les neutraliser.

    Je suis homme de solutions plus que de problèmes. Optimisme de l'action face au pessimisme de l'intelligence, encore cette bonne vieille antienne. Bien que l'usage de l'intelligence ne soit pas toujours étranger à l'action...

  • Chester Edwin@ Peut-être suis-je simplement plus vieux que vous...

  • "...Chester Edwin@ Peut-être suis-je simplement plus vieux que vous..."

    Plus vieux donc plus expérimenté. Et c'est de cela dont les plus jeunes ont aussi besoin. D'enthousiasme et de connaissances certes, mais aussi des réflexions que le temps passé sur la planète au contact des réalités comportementales de l'humanité a suscité chez les plus anciens, réflexions qui seraient de taille à éclairer le présent et dans le meilleur des cas à améliorer l'avenir.

  • "...de telles règles existent déjà, mais elles ne distribuent que la portion congrue : 6 milliards pour l’an dernier, sur un total distribuable d’au moins 102 milliards (solde de la «réserve pour distributions futures»)..."

    Pouvez-vous, Monsieur Stepczynski, nous informer quant aux proportions en % de ces 102 milliards de francs qui seraient redistribuées à chaque canton en fonction de la péréquation financière fédérale ?

    Merci pour vos articles et vos éclaircissements.

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