Alice au pays de la finance

Imprimer

Il y a d’abord eu le «smartphone», ou téléphone intelligent, en l’avenir duquel peu de monde voulait croire à ses débuts (1994). Aujourd’hui, pas loin des quatre cinquièmes de la population mondiale disposent d’au moins un téléphone mobile de cette catégorie*. De même se répand désormais à toute allure l’usage des «smart contracts», ces chevilles ouvrières automatiques de ce que l’on appelle en abrégé DeFi, acronyme courant de «decentralized finance», où tout s’opère en l’absence de structures hiérarchisées (telles qu’intermédiaires bancaires, plateformes de paiement, banques centrales, etc.) et dans la plus totale – en principe – transparence, une fois franchi le saut technologique, à l’instar d’Alice tombant dans un puits de profondeur inconnue à la poursuite du lapin blanc.

L’image, pardon pour l’emprunt, est celle à laquelle l’hebdomadaire britannique The Economist a récemment fait appel pour nous inviter à partager ses premiers pas dans l’univers mystérieux de la finance décentralisée. Ce monde à part n’est pas encore celui du simple quidam, mais il met en fièvre une cohorte grossissante de «geeks», plutôt jeunes,attirés à la fois par la modernité des applications nouvelles à base de blockchain (cette fameuse technologie popularisée pour la première fois à large échelle par le bitcoin) et les perspectives d’enrichissement ultrarapide qu’elles semblent promettre.

La vitesse à laquelle se répandent ces applications financières libertariennes est proprement stupéfiante. Partie d’à peu près rien au début de la décennie précédente, la valeur totale de l’ensemble des crypto-actifs qui se négocient sur leur base atteindrait 2,2 trillions de dollars selon le même hebdomadaire, et la valeur des seuls actifs numérisés leur servant de garantie, presque nulle au début de 2018, est estimée aujourd’hui à plus de 40 milliards si l’on se réfère au site The Block, qui fait autorité dans le monde cryptique.

On croit toujours au père Noël, y compris chez les adhérents à la DeFi séduits par les promesses de gains mirifiques qui sont brandies sous leurs yeux. Certains produits avancent sans ciller des rendements jusqu’à 30%, relève notre confrère la NZZ, et il se trouve manifestement des gogos pour céder à la tentation. Comme s’il existait sur cette terre des âmes suffisamment charitables pour partager avec autrui des occasions aussi exceptionnelles de faire fortune…

Reste que l’ampleur du phénomène est telle que les responsables monétaires ne peuvent se permettre de le laisser se développer sans contrôle. La sécurité même du système financier dans son entier est en danger, puisqu’il existe malgré tout, au point de jonction avec le monde classique, des avatars numériques, tels les stablecoins, qui sont adossés à des contreparties réelles (devises, actions, titres obligataires) exposées par nature aux aléas bien connus des marchés financiers : crises de liquidités, effondrement boursiers, etc. 

Et puis, on ne va tout de même pas laisser le champ libre à une finance débridée. Les «dinosaures» bancaires d’aujourd’hui méritent qu’une fraîche concurrence vienne leur grignoter des parts de marché et entailler leurs marges bénéficiaires démesurées.

On s’achemine donc, à l’évidence, vers une domestication graduelle des acteurs évoluant sur le terrain de jeu de la finance numérique. A en juger par la fréquence des rencontres entre banquiers centraux et le nombre de publications paraissant sur le sujet, le travail est déjà bien entamé.

Commentaires

  • "Alice au pays de la finance"
    "Et puis, on ne va tout de même pas laisser le champ libre à une finance débridée."


    Comment dire ?

    Vous semblez voir dans la finance numérique une finance qui s'échappe, qui échappe au contrôle des mains de ceux que vont considérez être historiquement les maîtres de la finance.

    En fait, cette nouvelle finance est une finance qu'on peut retourner comme un gant, l'intérieur à l'extérieur.

    En fait, ce n'est pas la nouvelle finance qui est débridée, mais ce qui l'est, débridée, c'est la vue que les nouveaux acteurs ont de cette nouvelle finance numérique.

    Parce que pour pouvoir croire dans la finance, les nouveaux acteurs veulent pouvoir voir la finance désormais de l'intérieur. Ils veulent voir à tout moment les rouages de la confiance de la finance. C'est ce qu'offre cette nouvelle finance numérique, en plus de l'ancienne.

    C'est pour cela que les nouveaux acteurs ne voient pas et ne lisent pas l'intérieur de cette nouvelle finance de la même façon que les anciens acteurs, même si les nouveaux et les anciens acteurs voient et décrivent pourtant l'extérieur de cette nouvelle finance exactement de la même façon.

    Comme Alice surnageant dans un océan de liquidités aux valeurs incertaines ...

    Et comme Michael Burry plongeant dans la qualité de paiement des primes d'hypothèques qui composent des CDO.

Les commentaires sont fermés.