A pas comptés vers la monnaie numérique

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On n’est plus dans le bitcoin et autres crypto-monnaies plus ou moins fantasmagoriques, mais sur le terrain concret des projets officiels plusieurs fois évoqués ici*, celui des monnaies numériques que pourraient émettre les banques centrales, et qui échauffent beaucoup d’esprits dans les états-majors de ces dernières.

Dans un «working paper» que vient de publier la Banque nationale suisse sur son site, il est question des conditions et limites qui seraient celles d’une CBDC (central bank digital currency) de détail, soit d’une monnaie numérique à destination du public, donc non limitée à l’échelon des intermédiaires bancaires, comme envisagé jusqu’ici.

Cette publication n’implique pas que la BNS en tant que telle ait pris position, puisque les auteurs n’engagent qu’eux-mêmes. Mais le moment et le lieu choisis ne tombent pas par hasard : la Banque nationale est très engagée dans les études menées au plus haut niveau, notamment à travers le projet Helvetia qu’elle a lancé avec le pôle d’innovation de la BRI et l’opérateur boursier Six Group.

Qu’avancent, en résumé, les auteurs du «papier» ? Que la chose, d’abord, est parfaitement faisable, mais implique un certain nombre de contraintes et surtout de risques qui en limitent l’utilité si l’on entre dans le vif du sujet. Ramené au cœur de celui-ci, c’est le transfert de risque des banques à la banque centrale qui guide toute la réflexion. Le risque en question est celui du crédit : dans le régime actuel, le gros de la masse monétaire est essentiellement le fait des banques, puisque c’est l’ouverture d’un crédit qui, d’un trait de plume, crée la monnaie nouvelle sous forme scripturale. Dès l’instant où cette dernière, désormais numérique, est directement le fait de la banque centrale, il y a bel et bien transfert du risque.

N’est-ce pas également le cas avec la monnaie fiduciaire légale, ces billets de banque dont on pouvait encore dire, dans un passé pas si éloigné que cela, qu’ils constituaient une créance sur la banque centrale, remboursables à vue contre leur équivalent en or ? Eh bien non, puisque la monnaie légale a cours forcé, qu’elle n’est plus définie en or (la parité-or légale du franc a été supprimée en 1999), et qu’il ne viendrait à l’idée de personne de réclamer le remboursement de ses billets contre je ne sais quoi. Le franc, au demeurant, n’a jamais été aussi recherché.

Avec la monnaie numérique de banque centrale, il en va autrement disent les auteurs, du moins en théorie. Dès l’instant où les clients des banques décident de convertir tout ou partie de leurs dépôts en monnaie numérique, ils exercent sur celles-ci le même effet qu’un retrait de monnaie fiduciaire légale : les réserves des banques auprès de la banque centrale (leurs «avoirs en comptes de virement») diminuent, et si ces réserves sont insuffisantes, la banque centrale est amenée à émettre davantage de monnaie, numérique en l’occurrence, en échange de titres ou d’autres actifs mis à sa disposition par les banques. Son bilan s’accroît d’autant, et le risque de crédit avec lui.

Pour le contenir, trois possibilités, qui reviennent toutes à dissuader, ou empêcher, une trop forte demande de monnaie numérique: en réduire la rémunération (intérêt négatif !), imposer une limite aux retraits, ou restreindre les types d’actifs acceptés par la banque centrale.

Si vous n’avez pas suivi, ce n’est pas grave. Vous aurez toujours le loisir de vous en tenir à vos bons vieux billets de banque…

 

* Cf. Tribune de Genève des 4 octobre 2021 et 7 décembre 2020

Lien permanent Catégories : Banques centrales, Monnaie, Or, suisse 4 commentaires

Commentaires

  • "Si vous n’avez pas suivi, ce n’est pas grave. Vous aurez toujours le loisir de vous en tenir à vos bons vieux billets de banque…"

    Enfin une bonne nouvelle Monsieur Stepczynski. Merci :-)

  • Dans plusieurs reportages très intéressants que l'on trouve sur youtube, on nous explique que 99% du trafic internet se fait par des câbles sous-marins ........privés! Le jour où il y a une panne générale d'internet on paye avec quoi, ses doigts? Comme le monde est largement controlé par les mafias, je vois mal les mafias faire la promotion de la monnaie numérique pas plus que les grands entreprises qui font de l'optimisation fiscale!

  • Monsieur Stepczynski,

    Qui est l'actionnaire principal de la BNS ?

  • Sauf erreur, c'est le canton de Berne, avec un plus de 5% du capital, suivi du canton de Zurich.

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