Le gambit osé (manqué ?) du gaz russe

Imprimer

La Russie de Poutine aime mieux les échecs que les règles du marché, parce qu’elle est passée maître dans l’art de jouer aux premiers, alors qu’elle n’entend guère aux secondes. Le Kremlin a certes cru qu’en faisant monter les prix du gaz, il parviendrait à déboucher le conduit Nordstream2 des sédiments politiques qui obstruaient son démarrage et finirait ainsi par obtenir sa mise en service. Mais ce faisant, il a risqué à la fois d’inciter les Européens à diversifier leurs modes d’approvisionnement (par des importations de gaz liquide par exemple) et leurs sources d’énergie, puis de provoquer dans un deuxième temps une rechute des prix du gaz dont son économie dépend pourtant étroitement. 


 
Sans exportations de gaz en effet, l’économie russe reculerait d’au moins deux cases et se retrouverait dans l’affligeante situation qui était la sienne, sous la présidence de Boris Eltsine d’abord, puis dans les années suivantes de l’interminable «récession transformationnelle»* dont elle peine encore à sortir. On se représente mal ce qu’est restée aujourd’hui la Fédération de Russie, ce gigantesque territoire transcontinental faiblement peuplé (mais de 147 millions d’habitants tout de même), dont le produit intérieur brut est inférieur à celui du Canada, à peine supérieur à celui de l’Espagne, et dont les exportations (22% du PIB) sont constituées à hauteur de plus des deux tiers de pétrole et de produits miniers, ce qui fait quasiment d’elle un pays exportateur de produits de base selon la classification courante.

Heureusement pour la Russie, les Européens ne sont pas très bons non plus en gestion économique. En se laissant entraîner dans une dépendance croissante vis-à-vis d’elle par une sorte de Zugzwang (aux échecs, coup contraint par l’adversaire), ils ont galvaudé leurs atouts en matière de diversification énergétique, et dépendent désormais des choix tarifaires de Gazprom, le géant gazier proche de Poutine.

Les menaces verbales de la Commission européenne, qui en avril 2015 déjà l’accusait d’abus de position dominante sur plusieurs marchés d’Europe centrale et orientale, ne changent rien à l’affaire : Gazprom maîtrise le jeu. D’ailleurs le porte-parole du Kremlin, relayant ce que Vladimir Poutine avait laissé entrevoir l’autre jour au cours d’une intervention publique, vient d’annoncer que le groupe allait augmenter ses livraisons pour détendre le marché spot (marché au comptant) et soulager ainsi les consommateurs occidentaux !


Considérons à présent les autres termes de cette équation à plusieurs inconnues. En agitant le chiffon rouge des déchets, les anti-nucléaires ont obtenu que l’atome ne figure plus sur la liste des sources d’énergie renouvelables et non polluantes, et joué ainsi un vilain tour à l’avenir énergétique et climatique du continent. D’autant, nous promettent les experts, que l’hiver qui approche s’annonce particulièrement rude (à cause du retour de l’anomalie climatique La Niña), que les stocks de gaz sont particulièrement bas, et que la jauge des principales installations hydroélectriques est tombée pour les mêmes raisons à un niveau bien inférieur à la normale saisonnière.


Aussi, à moins de favoriser le retour des gazogènes – ce qui aurait au moins pour effet positif de trouver une utilité aux abondantes réserves de charbon qui dorment encore dans les sous-sols d’Europe centrale et orientale… –, on voit mal comment on pourrait faire l’impasse sur les livraisons de gaz russe.

 
* Terme consacré pour désigner l’effondrement de la production accompagnant la transition vers l’économie de marché.

Lien permanent 1 commentaire

Commentaires

  • "Le Kremlin a certes cru qu’en faisant monter les prix du gaz,"


    Et au juste, comment est-ce que le Kremlin est arrivé à faire ça ?

Les commentaires sont fermés.