«Ceci n’est pas une inflation»

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On a d’abord pu penser que les hausses brutales de certains biens et services n’étaient que le reflet de pénuries passagères, destinées à disparaître dès le retour à la normale des chaînes d’approvisionnement. Même raisonnement pour le manque de personnel faisant ici et là cruellement défaut : l’après-pandémie remettra les choses en place, sur un marché du travail dont on a toujours vanté la flexibilité – en Suisse s’entend.

Et puis le prix du gaz s’est envolé, multiplié par deux depuis le début de l’année, suivi à courte distance par celui du pétrole, et bientôt peut-être par celui de l’électricité. Evolution déroutante aussi pour les produits agricoles, en hausse de 40% dans le monde. Même saut à l’élastique pour le matériel électronique. L’américain Digi-Key Electronicspar exemple, l’un des plus importants distributeurs de semi-conducteurs, annonçait en août une hausse de 15% de ses prix; certains composants renchériraient même de 40%. Or dans le monde d’aujourd’hui, quels produits échappent encore à l’électronique embarquée ? Pratiquement aucun, puisque tous, de la machine à laver au téléphone en passant par l’automobile, les drones et les terminaux de toute nature, rendent l’âme en cas de défaillance de leur carte mère. Comment la ruée sur les rares stocks de pièces de remplacement disponibles, dont la mise à sac a déjà contraint au chômage technique les lignes de montage robotisées de certains constructeurs, ne se traduirait-elle pas par une envolée des coûts et, partant, des prix pour le consommateur final ?

Dans ces conditions, il n’est pas exclu que se produise ce que les économistes du Fonds monétaire international appellent pudiquement un «désancrage des anticipations», c’est-à-dire la fin de la longue période (vingt ans) marquée par une stabilité à très bas niveau des attentes inflationnistes. Retour, en somme, à la situation des années 70, lorsque les chocs pétroliers vinrent souffler le chaud sur une économie mondiale marquée déjà par une productivité déclinante et une dépense publique et privée surnuméraire ?

En à peine un mois, la balance des opinions dominantes s’est sensiblement infléchie. Le FMI ne parle plus de la nécessité de maintenir coûte que coûte les soutiens conjoncturels, mais évoque en lieu et place le délicat équilibre à trouver entre relance de la dépense et maîtrise de l’inflation, d’autant que l’on a désormais affaire à une combinaison inédite de vents contraires. Changement de ton aussi dans les communiqués de la Réserve fédérale américaine, qui laisse entrevoir un freinage des aides si le pic inflationniste initialement prévu devait se muer en début de tendance durable.

Les marchés, toujours prompts à réagir, ne se sont pas fait prier. Borne classique de repère, le rendement des obligations du Trésor américain à 10 ans a ainsi passé en un mois de 1.30% à 1.60%. Même en Suisse, où l’indice des prix à la consommation ne s’est pas – encore ? – emballé (+0.9% en un an), le rendement des obligations de la Confédération, notre repère local, est revenu depuis début août de -0.4% à -0.09%. Il est toujours en territoire négatif, mais de peu, et contraste désormais avec la pénalité (-0.75%) infligée aux avoirs des banques déposés auprès de la BNS.

Il n’est donc plus tout à fait politiquement incorrect de parler d’inflation, moins peut-être par évocation d’un passé en tous points semblable, que par l’incertitude que sème dans les esprits le fait de naviguer en plein brouillard.

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