Bientôt aussi endettés qu'après la IIe guerre

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Aux dernières nouvelles, la dette publique de l’ensemble des pays du monde atteindrait quelque 85'000 milliards de dollars, soit presque 100% de leur produit intérieur brut. Cette somme gigantesque, que les aides de toute nature accordées aux victimes de la pandémie ont évidemment contribué à grossir (et qui n’englobe pas la dette privée, trois fois supérieure !), n’a pas son pareil dans l’histoire, sauf peut-être au lendemain de la seconde guerre mondiale, quand les dettes cumulées des seuls pays vainqueurs avaient frisé les 125% du PIB.

Le redressement économique dit des Trente Glorieuses (1945-1975) avait permis, inflation et autres formes de répression financière aidant, d’abaisser progressivement le niveau de l’endettement public jusqu’à le rendre supportable et même utile à l’essor des marchés financiers. Mais aujourd’hui, on ne voit pas très bien comment l’exemple pourrait être suivi, tant les chances d’un retour à une croissance suffisante semblent définitivement perdues de vue.

Aussi, on en vient assez naturellement à se pencher sur les diverses expériences d’amortissement plus ou moins ordonné de tout ou partie de la dette que le passé nous a léguées. La plus ancienne du genre remonte sans doute à la formulation en 1790, par Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor des Etats-Unis, d’un plan de réduction de la dette accumulée au lendemain de la Guerre d’indépendance par les Treize colonies d’Amérique du Nord. L’originalité de la démarche avait consisté en la création d’un «sinking fund», alimenté par des droits de douane prélevés sur les importations et le produit d’un emprunt de 2 millions de dollars. Ce fonds d’amortissement servit à racheter sur le marché les titres très dévalorisés émis par les Etats de la confédération, puis à rembourser les nouvelles obligations émises au pair à la joie des souscripteurs. Hamilton en avait retiré une grande légitimité, renforcée encore par les conseils budgétaires prodigués par Albert Gallatin, ce Genevois qui devint quelques années plus tard le 4e secrétaire au Trésor sous les présidences successives de Thomas Jefferson et James Madison.

Pour nombre d’économistes, le plan Hamilton est assez semblable dans son principe au plan imaginé par Nicholas Brady, le secrétaire au Trésor du président Reagan, qui fut en 1989 à la base de l’émission des fameux «Brady Bonds», ces titres de dette à 30 ans d’échéance proposés aux banques et autres créanciers privés des pays surendettés d’Amérique latine et d’Afrique subsaharienne en échange d’une réduction du taux d’intérêt et de l’abandon d’une partie du capital de leurs créances. Le Mexique fut le premier bénéficiaire de ce plan, soutenu par le FMI et la Banque Mondiale.

Quatre années auparavant, le prédécesseur de Brady au Trésor, le démocrate devenu républicain James Baker, avait proposé lors des assemblées générales du FMI et de la Banque Mondiale tenues à Séoul de financer un plan d’aide de 29 milliards de dollars sur trois ans en faveur d’une quinzaine de pays parmi les plus lourdement endettés, en échange de «réformes structurelles sérieuses», dont l’efficacité s’avérera diversement appréciée par les créanciers et en tout cas insuffisante pour considérer l’initiative comme réussie, puisqu’il fallut, avec le plan Brady, passer à la vitesse supérieure.

Reste que l’expérience accumulée dans ces diverses circonstances commence à être évoquée ici et là comme suffisamment crédible pour aborder l’éventualité d’un nouveau moratoire de la dette covid en faveur des pays les plus touchés, étendu pourquoi pas, à notre échelle, aux acteurs eux-mêmes du commerce et de l’artisanat, si durement frappés alors qu’ils n’en peuvent mais.

 

 

Lien permanent Catégories : Dette, Etats-Unis, Fiscalité 10 commentaires

Commentaires

  • C'est pour quand le remboursement ?

    Si j'ai pas payé ma facture d'électricité dans les 30 jours, on me menace de couper le jus dans les dix jours...

    Si ça vous choque que les "populistes" claironnent: « Pratique d'être l'Etat, d'avoir sous la main l'armée, les flics et les faux-culs de la justice pour boucler le bec aux créanciers.»

    ... alors, ne parlez plus de dettes publiques, ça n'existe pas !

  • L'énormité des sommes citées dans votre article obscurcit l'entendement. C'est la raison pour laquelle je me permets, cher Monsieur, de vous poser une question basique pour laquelle je n'ai présentement pas de réponse.

    A qui ces 85'000 milliards de dollars doivent-ils être remboursés ?

    Pour ce qui est des 255'000 milliards de dollars de dettes privées on peut plus facilement imaginer les créanciers. Banques privées, familles, prêteurs sur gages, arnaqueurs en tous genres, la liste est plus proche de notre quotidien.

    Mais en ce qui concerne les dettes d'Etat le mystère est pour moi entier.

    Merci pour vos lumières.

  • Le Grand Genève prend l'eau, y'a't il encore un économiste sur le pont? NON il s'est noyé, il y a longtemps!!!!

  • Les dettes publiques sont comme leur nom l'indique les dettes contractées par les Etats et/ou les entités (régies publiques, collectivités locales, etc) qui en dépendent. C'est donc eux et elles qui sont censées les rembourser à l'échéance (ou les réduire progressivement par divers truchements (augmentation des recettes fiscales sous l'effet de la croissance, inflation, répression financière, etc)

  • Je comprends bien, cher Monsieur, qu'elles doivent être remboursées, mais la question à laquelle je n'ai pas de réponse est toujours celle-là :

    " A qui ces 85'000 milliards de dollars doivent-ils être remboursés ? "

    Autrement dit, à qui ces sommes faramineuses ont-elles été empruntées ?

    A nouveau, merci pour vos éclaircissements.

  • Eh bien, à ceux et celles qui ont souscrit ces emprunts - ou les ont rachetés sur le marché secondaire (en bourse): banques, caisses de pensions, fonds d'investissement, compagnies d'assurance, épargnants, etc. etc.

  • « C'est donc eux qui sont censées les rembourser .... ou les réduire .... par divers truchements ... inflation, répression financière, etc»

    'censées rembourser', par divers 'truchements' (c'est ce qu'ils appellent instruments pour ne pas dire magouillages)

    Autant dire, que ce ne sera jamais remboursé... puisque le créancier c'est l'Etat lui-même avec ses 'instruments' qu'il peut foutre au feu quand il veut.

    Il y a quand-même des victimes... les épargnants qui voient leur fortune fondre comme la neige au soleil (par l'inflation et la dévaluation de la monnaie. Et même si elle ne dévalue pas, l'épargne dormante est réduite par la ponction fiscale).

    Conclusion: buvez tout ce que vous avez avant que la Covid vous fasse perdre le goût, ou qu'on vous pique tout ! (Avec du Petrus et de la Romanée Conti, ça va assez vite).

  • Une autre question me vient à l'esprit en relisant la somme de 255'000 milliards de dollars de dettes privées. Trois fois les dettes publiques indiquez-vous dans votre article.

    Nous serons bientôt 8 milliards d'êtres humains sur cette petite planète. Est-il crédible de penser que chacune et chacun soient endettés à hauteur d'environ 32'000 dollars, même en tenant compte des disparités d'âge et de condition sociale ?

    Savez-vous comment ces chiffres sont produits et donc estimés et vérifiés ?

    Pour la troisième fois, merci de partager, cher Monsieur, vos connaissances.

  • L'endettement privé n'est pas une anomalie, mais la contrepartie logique du stock d'épargne. Les chiffres montent vite: dans le cas de la Suisse par exemple, le passif total du secteur privé (en gros, le total des dettes privées) avoisine les 11'500 milliards de francs, pour un actif total (en gros, le total des créances privées) de 12'000 milliards. Abstraction faite de la part écrasante du secteur financier (banques, etc) qui en représente environ les deux tiers, restent quelque 4'000 milliards, face à un produit intérieur brut de 700 milliards. Donc, un total de presque 7 fois le PIB…
    Ces estimations découlent des données statistiques récoltées par la Banque nationale suisse. A l'échelle mondiale, la BRI, le FMI, la Banque mondiale, l'OCDE ou encore l'Institute of International Finance (faîtière en quelque sorte du secteur financier) se livrent au même genre d'exercice.

  • Je vous remercie, cher Monsieur, pour le temps que vous prenez afin de répondre à nos questions de néophytes.

    Et vos réponses engendrent d'autres questions qui vous paraîtront peut-être simplistes ou déraisonnables mais qui deviennent inévitables.

    S'il est donc possible pour les Etats d'emprunter ces sommes astronomiques chez tous les créanciers potentiels que vous citez, cela signifie que cet argent est disponible en attendant que l'on en fasse usage. S'il était simplement injecté dans la consommation courante, la planète serait matériellement incapable de résister à une demande aussi phénoménale. Il perdrait toute valeur.

    Donc que ces sommes soient employées à remédier aux problèmes posés par la pandémie du jour, ou aux mille maux qui affligent le quotidien d'une majorité des populations de la Terre, cela n'est pas un problème financier mais éventuellement moral.

    En gros, que fait-on de son argent ? Va-t-on l'employer pour ses besoins ou désirs personnels, ou va-t-on l'employer à rendre la vie sur la planète un tant soit peu moins rude, cruelle ou désespérante ?

    Bon, nous sommes d'accord, lorsque les emprunts des Etats ont pour but la guerre, la construction d'édifices de prestige, l'entretien d'une nomenklatura et autres vanités, nous nous trouvons face à un jeu de dupes, les créanciers devenant les dindons volontaires d'une farce sans joie.

    Mais il me semble que claquer, passez-moi l'expression un peu cavalière, quelques milliards pour construire des hôpitaux, trouver des vaccins, réparer des routes ou prévenir la chute d'astéroïdes est un usage intelligent de l'argent disponible dans le monde.

    Ou alors un aspect de la question m'échappe et, à nouveau, j'apprécierais que vous m'en fassiez part dans ce fil de commentaires fort captivant.

    Merci pour votre attention et votre disponibilité.

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