Ici, à Genève, enseigna le «père» de l’euro

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Genève voit passer, vivre, discourir et enseigner nombre de célébrités qu’on oublie presque de compter tant il y en a eu. Parmi elles, il faut évoquer ici les quelques années (1965-1975) de lectures données à l’Institut – qui n’était pas encore l’IHEID, mais déjà l’IUHEI, fondé par William Rappard du temps de la SdN, en 1927 – par un prix Nobel d’économie d’origine canadienne, le très respecté Robert Mundell, décédé il y a quelques jours, considéré urbi et orbi comme le «père de l’euro» pour les raisons que l’on va voir.

Mais rappelons pour commencer que son séjour entre nos murs est indissolublement lié à son compagnonnage académique avec un autre économiste, Genevois celui-là, le très estimé également Alexandre Swoboda, avec lequel Mundell a piloté bien des publications sur les questions monétaires internationales dont l’un et l’autre sont de grands spécialistes.

De lui, les étudiants en économie apprennent surtout le modèle dit Mundell-Fleming, qui étend à une économie ouverte l’archi-classique modèle dit IS/LM développé dans les années 30 par l’Anglais John Hicks*. Mais la postérité retiendra davantage le «trilemme monétaire» qui porte son nom, et qui résume si bien la difficulté rencontrée par les banques centrales des pays ou des zones monétaires cherchant simultanément à contrôler le taux de change de la monnaie, mener une politique monétaire indépendante (c’est-dire fixer les taux d’intérêt) et maintenir la libre circulation des capitaux – situation dans laquelle on reconnaîtra aisément le dilemme, pardon, le trilemme posé à la Banque nationale suisse. Impossible, démontre Mundell, de réaliser simultanément les trois objectifs.

Puis est venue la reconnaissance d’une sorte de paternité attribuée à Mundell dans la naissance de l’euro. Il en a été, de fait, un ardent promoteur, conséquence logique de sa théorie dite des zones monétaires optimales (Optimum Currency Areas) qui lui valut, à côté d’autres contributions théoriques, l’attribution du prix Nobel d’économie 1999. Lors d’une conférence à Madrid tenue sur le sujet en mars 1970, il avait lancé en effet un « Plan pour une monnaie européenne», rappelle Swoboda dans un article publié sur un blog du Fonds Monétaire International**. On chipotera depuis lors sur les apparentes contradictions entre le plaidoyer de Mundell pour la monnaie unique et les conditions mises par lui-même à la reconnaissance du caractère optimal d’une zone monétaire, puisque celles-ci semblent loin d’être réunies dans le cas de l’eurozone, comme beaucoup de ses détracteurs croiront pouvoir le dénoncer. Mais Swoboda explique au même endroit pourquoi l’incohérence n’est qu’apparente, la mobilité du facteur travail pouvant se substituer à celle du facteur capital. Sauf que, entre 1999, date de la naissance de l’euro, et aujourd’hui, cette mobilité du travail est loin d’atteindre celle suggérée par Mundell, et que l’affirmation de la non-existence d’une zone monétaire optimale dans le cas de l’euro a pour beaucoup d’économistes pris le dessus sur son contraire.

Reste que l’euro existe bel et bien, que sa disparition annoncée n’a toujours pas lieu, et que les raisons autres qu’économiques de son existence, constamment soulignées par Mundell, sont plus présentes que jamais.

 

*​Modèle qui, en économie fermée, détermine simultanément le revenu national et le taux d'intérêt par la rencontre entre les courbes représentant l’équilibre sur le marché des biens et des services (IS) et sur celui de la monnaie (LM)

** Robert Mundell and the Theoretical Foundation for the European Monetary Union, FMI, 13 décembre 1999

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