Pour vivre heureux, vivons cachés

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La Banque nationale suisse, établissement respectable de droit à la fois public et privé régi par une loi spéciale, dispose par ce truchement d’un monopole – celui d’émettre la monnaie fiduciaire légale – qui fait beaucoup d’envieux et encore davantage de contempteurs plus ou moins bien intentionnés. Les crises récentes, financières d’abord et à présent sanitaires, ont braqué les projecteurs sur cette structure assez curieuse, qui à l’instar de ses équivalences européennes (BCE, BoE) et américaine (Fed) est apparue à ces occasions en mesure de sauver l’économie, puisque dotée du pouvoir magique de créer à profusion de la monnaie non point tout à fait ex nihilo, mais à coup sûr sans effort puisqu’il lui suffit pour cela d’acheter des actifs (devises, titres de dette ou de participation) qu’elle paie au moyen de la monnaie qu’elle crée de son propre chef.

Ce tour de prestidigitation indispose les esprits habitués à un fonctionnement plus classique de la politique monétaire. On peut les comprendre, pour la raison que ce champ de connaissances fait appel à des savoirs qui ne sont pas à la portée du premier venu, mais également pour un motif moins évident, quoique tout aussi sérieux, qui est que la BNS n’est pas précisément un exemple de transparence. Or, comme chacun sait, c’est de l’ignorance et de la méconnaissance que naissent la méfiance et le soupçon. Raison pour laquelle, sans doute, trois économistes émérites se sont attelés à la formation d’un «observatoire de la BNS» destiné si on l’a bien compris à mettre en lumière et en discussion les décisions prises par cette dernière (il existe des plateformes plus anciennes, généralement zurichoises, presque intégralement vouées à une critique systématique de tout ce que dit et fait la BNS).

Derrière le reproche d’opacité, on voit filtrer une autre remontrance, qui a trait à la totale indépendance dont jouit – et abuse ? – la BNS. En effet, la Banque nationale n’est soumise à aucune obligation sérieuse de «reporting», sinon pour la forme (devant le Conseil fédéral, qui n’y peut mais). Ses décisions font certes l’objet de communications de presse, mais rien en tout cas ne permet de percer dans ces dernières, à vrai dire assez laconiques et stéréotypées, le mystère des délibérations qui les ont précédées. Sur ce point, le contraste est saisissant avec la pratique d’autres banques centrales d’importance, lesquelles produisent, à intervalles beaucoup plus rapprochés et surtout immédiatement consécutifs à leurs réunions, des «minutes» – procès-verbaux en bon français – qui retracent les éléments ayant conduit à leurs décisions. Le Comité d’open market de la Réserve fédérale américaine va encore beaucoup plus loin en détaillant le vote de ses membres.

Des experts de la Banque des règlements internationaux ont remarqué en annexe d’un récent rapport combien les manifestations publiques (rencontres avec la presse, réunions diverses, etc.) de notre Institut d’émission étaient rares et tardives. Et combien réduit était le nombre des participants à la prise de décisions monétaires. Chez nous en effet, ils ne sont que trois (les directeurs généraux), contre plus de 25 à la BCE et une douzaine au FOMC de la Fed. En plus, les nôtres ne disent rien sur le déroulé de leurs séances, hormis les communiqués lapidaires qu’ils diffusent selon un agenda immuable. Circulez, il n’y a rien d’autre à savoir.

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