Véniel, le péché monétaire de la Suisse ?

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Oui, la Suisse «manipule» sa monnaie, ou plus exactement son taux de change par rapport au dollar. La définition de ce péché est donnée par le Régisseur mondial des monnaies, j’ai nommé le Trésor américain, qui depuis 1988* est chargé de faire rapport au comité compétent du Congrès US sur l’état des relations entre les États-Unis et leurs principaux partenaires commerciaux. Sont considérés comme manipulateurs les pays, respectivement leurs banques centrales, qui abaissent artificiellement le taux de change de leur monnaie par rapport au dollar, afin évidemment de se procurer un avantage concurrentiel «déloyal» (unfair).

L’affaire n’est donc pas récente, et elle ne vise pas prioritairement la Suisse, pas davantage que n’importe quel autre pays qui s’aviserait de pécher en dépassant les limites plus ou moins arbitrairement fixées par le Régisseur, savoir : 1° un surplus commercial bilatéral «significatif», 2° un excédent excessif de la balance des comptes courants, et 3° des interventions répétées sur le marché des changes sous forme d’achats de devises étrangères allant au-delà du raisonnable.

Pendant des années, le Trésor a varié dans ses tentatives de fixer des critères plus ou moins objectifs  aux limites à ne pas dépasser. Avec force statistiques et approches comparées, il s’est employé à faire montre d’objectivité, si l’on peut dire, dans une entreprise visant à cerner des coupables dont il conviendrait ensuite de faire plier l’échine. L’an 1988 n’est pas tombé par hasard : on sort à peine, alors, de la montée en flèche du dollar, qui culmine à mi-1985 et a conduit aux accords dits du Plaza entre les principales puissances économiques du moment (États-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France). Le G7 est officiellement à la manœuvre, mais c’est évidemment le Trésor américain qui fixe l’ordre du jour.

Il n’est pas encore, aux yeux de l’administration américaine, question de la Chine, ni bien sûr de la Suisse. On se focalise, dans les premiers rapports au Congrès, sur les «nouvelles économies industrialisées d’Asie», Corée et Taïwan, et la monnaie visée est souvent le yen.

L’arrêt définitif des critères sur la base desquels la Suisse sera progressivement montrée du doigt n’intervient qu’en 2016 : un excédent commercial bilatéral est significatif au-delà de 20 milliards de dollars (soit à peu près 0,1% du PIB américain) ; un surplus des comptes courants est « substantiel» (material) au-dessus de 3% du PIB du pays incriminé; des interventions répétées et unilatérales sur le marché des changes y dépassent 2% du même PIB en l’espace de douze mois. Et voilà comment et pourquoi la Suisse, après les avoir progressivement atteints, les a tous dépassés à fin juin 2020, et figure aux côtés du Vietnam dans le dernier rapport au Congrès.

On n’en fera pas une maladie, et le Trésor lui-même se montre plutôt indulgent dans ses commentaires, frappés d’ailleurs au coin du bon sens : oui, la Suisse ferait bien de contrer le risque de déflation – celui seul dont la BNS prétend protéger le pays par ses interventions – au moyen non plus de «manipulations» de sa monnaie, mais bien davantage par un soutien de sa demande intérieure, lire : par un engagement décidé de sa dépense publique. Ce que, soit dit en passant, la plupart des économistes recommandent depuis des lustres. Mais voilà : la BNS est compétente pour la monnaie, pas pour la dépense publique. Elle ne pourrait donc que murmurer à l’oreille du Conseil fédéral. L’a-t-elle fait ? L’a-t-elle osé ? Allez savoir.


* Cf. «Omnibus Trade and Competitivness Act of 1988» (Pub. L. 100-418, Section 3005)

 

Lien permanent Catégories : Etats-Unis, gouvernance, Monnaie, suisse 2 commentaires

Commentaires

  • "par un engagement décidé de sa dépense publique." Bon, avec ce que va coûter le covid, on peut imaginer que cela devrait suffire, non ?

  • "Oui, la Suisse «manipule» sa monnaie" ...

    Et en ces temps d'intérêts négatifs, stimulées par les banques centrales et les largesses de Mamie Merkel qui a donné votre argent à d'autres avant que vous ne l'ayez touché, les banques manipulent leurs tarifs ...
    “When Money Is Free, Lenders Start Charging for Everything Else” (Bloomberg)

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