A pas comptés vers la monnaie numérique

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La BNS entrouvrirait-elle une boîte de Pandore ? Dans un rapport d’étape qui vient de paraître*, elle laisse en tout cas entendre, un peu plus clairement que jusqu’ici, que l’émission d’une monnaie numérique de banque centrale n’est plus du tout une perspective chimérique. Ce qui constituerait une «première» helvétique – plusieurs pays vont d’ores et déjà beaucoup plus loin – serait d’abord limité à une version dite «de gros», savoir que seuls les intermédiaires financiers, banques en tête, y auraient accès. 

Le public attendra, pour toutes sortes de raisons, à commencer par le risque qu’il soit alors en mesure de court-circuiter l’étape bancaire, et à la limite la rendre parfaitement inutile. On imagine donc volontiers que les établissements en place, petits comme grands, soient sur pied de guerre pour défendre leur pré carré, tant le risque est grand que cette sorte de monopole naturel inhérent à l’intermédiation bancaire, avec tous les avantages qui en découlent (surprofits, salaires élevés, etc.), ne disparaisse comme par enchantement.

Sans aller jusqu’à une pareille extrémité, à vrai dire peu probable, la mise à la portée du grand public d’un substitut aux dépôts bancaires classiques en la forme de «jetons» numériques aurait la vertu justement d’introduire dans le système bancaire un élément de concurrence qui pour l’instant lui fait complètement défaut. Pour attirer ou au moins retenir les dépôts du public (pour rappel, les dépôts constituent leur principale source de refinancement), les banques devraient en effet mieux les traiter et surtout mieux les rémunérer, faute de quoi le public se reporterait sur la nouvelle monnaie. Restera à savoir si ces encaisses numériques seraient détenues directement auprès de la banque centrale, à l’instar des réserves qu’y entretiennent les banques elles-mêmes, ou si elles continueraient d’être administrées par ces dernières, de manière en quelque sorte fiduciaire.

Dans le premier cas de figure, l’affaire serait compliquée mais techniquement surmontable. Après tout, la gestion informatique de centaines de milliers de dépôts par l’Institut d’émission ne lui occasionnerait qu’un problème d’échelle, que bien des administrations dans d’autres domaines (les télécoms, l’assurance, la prévoyance) n’ont éprouvé aucune difficulté à maîtriser. En revanche, et c’est vrai, les questions de sécurité et de confidentialité peinent encore à trouver de bonnes réponses. L’intrusion d’une banque centrale dans l’intimité financière des porteurs d’encaisses désormais numériques n’irait pas de soi, alors que la détention de monnaie fiduciaire classique (billets et pièces) ne viole aucun anonymat, vertu que les trafiquants et évadés fiscaux de tout acabit ont parfaitement comprise.

Au niveau supérieur, macro-économique, de la gestion et de la stabilité financière, l’introduction d’une monnaie numérique tous publics soulèverait des enjeux inédits pour la banque centrale. D’un côté, sa politique gagnerait en efficacité, puisque la transmission de ses impulsions monétaires deviendrait directe, lui permettant par exemple de porter sans coup férir les taux d’intérêt en territoire négatif. De l’autre, le risque de paniques bancaires serait considérablement accru, puisque le public pourrait en un instant basculer de ses dépôts bancaires vers ses avoirs en monnaie numérique.

Il y a donc encore beaucoup de grain à moudre avant que nous n’en voyions la couleur.


* «BIS, Swiss National Bank and SIX announce successful wholesale CBDC experiment»  (Project Helvetia - Settling tokenised assets in central bank money.pdf)

 

 

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