Apple, Kodak et les autres

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Les changements économiques brutaux font toujours des gagnants et des perdants. Même l’actuelle pandémie, qui a frappé le monde entier par sa tragique simultanéité et plongé l’ensemble des économies nationales dans une cassure conjoncturelle sans précédent, n’a pas affecté tous les acteurs de la même manière. Certains s’en sont sortis mieux que d’autres, parce qu’ils ont flairé la bonne affaire, ou simplement eu la chance de se trouver au bon moment au bon endroit. Mais plus globalement, les grands brassages de cartes accélèrent des évolutions structurelles dont la portée s’apprécie dans la longue durée.

Rappelons-nous, par exemple, le surgissement de la «nouvelle économie» dans la seconde partie des années 1990, cette rencontre euphorique des nouvelles technologies de l’information et de celles de la communication, l’Internet pour faire court. Euphorique, car elle a engendré cette fameuse bulle qui éclata en mars 2000, laissant sur le carreau bon nombre d’entreprises ayant misé trop tôt sur le succès, ou ayant, à l’instar de l’américaine Kodak, laissé passer complètement l’occasion de se redéfinir à la faveur d’innovations alors en pleine expansion. En revanche, d’autres connaîtront une réussite phénoménale après avoir, comme Apple, longuement tâtonné et failli disparaître, avant de s’inscrire au sommet des plus grosses capitalisations boursières.

De même, bien avant dans l’histoire, aux tout débuts de la Révolution industrielle, on ne compta plus le nombre de compagnies de chemin de fer prématurément englouties par des épisodes spéculatifs avant que l’avancée technologique appuyée sur la vapeur ne s’installe durablement et se répande partout dans le monde.

Il est bien trop tôt, aujourd’hui, pour s’assurer définitivement de ce que seront les «GAFA» post-Covid 19. On peut supputer que la branche aérienne n’en fera pas partie, au contraire d’un transport ferroviaire en pleine renaissance. Idem pour la branche automobile, où la propulsion électrique, qui végétait depuis au bas mot les années 1900, supplantera plus tôt qu’on ne l’eût imaginé le moteur thermique. Mais il y a plus fondamental encore. Le recentrage des activités sur l’environnement proche, induit par la pratique opinément découverte du télétravail, pourrait bien révolutionner le modèle classique de l’entreprise et ouvrir la voie à des formes inédites d’échange et de formation. La sphère bancaire de son côté tremble pour de bonnes raisons sur ses bases, tant les percées techniques, des crypto-monnaies aux nouveaux instruments financiers, sont en train de vider de leur sens les modes classiques d’intermédiation entre l’épargne et le crédit. Enfin le commerce en ligne, sorte de Boucicaut* des temps modernes, sonne peut-être le glas des formes les plus courantes du commerce de détail que nous connaissons aujourd’hui.

Pour le plus grand nombre cependant d’acteurs de la vie économique, consommateurs, salariés, artisans, la terre continuera de tourner et les jours de se suivre et se ressembler. Il y aura comme par le passé des riches et des pauvres, des employés et des chômeurs, des aidants et des aidés. Les grandes révolutions sont toujours encourues davantage que maîtrisées par ceux qui en fin de compte en tirent profit pour la plupart, ou en subissent pour quelques-uns les excès.

 

* Aristide Boucicaut, fondateur en 1852 du premier grand magasin parisien à l’enseigne «Au Bon Marché», est généralement considéré comme le précurseur des formes modernes du commerce de détail.

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