Darius, la RTS et le Journal de Genève

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Rarement événement «people» aura autant secoué la partie romande du pays que l’annonce du départ du présentateur vedette du TJ pour une chaîne française d’info en continu. L’affaire n’est pas banale, car dans la règle, les journalistes suisses même les plus en vue ne sont pas considérés comme des demi-dieux, mais comme des professionnels dont le sérieux n’a d’égal que la modestie. Il y a bien eu, outre-Sarine, quelques cas de transferts entre médias audiovisuels qui ont fait jaser, mais cela reste l’exception. De même qu’à Berne nos conseillers fédéraux prennent le tram comme tout le monde, les visages connus, Darius Rochebin comme les autres, vaquent à leur quotidien sans soulever davantage qu’un sourire lorsqu’ils sont reconnus dans la rue. Ici, on n’est pas en France, où la scène médiatique est un véritable capharnaüm.

Hors de l’anecdote, il y a quelques réflexions troublantes à tirer du départ annoncé de notre cher collègue. Sur le marché des médias audiovisuels – car c’est aussi un marché – il se joue une course effrénée à l’audience, rendue encore plus féroce depuis que les annonceurs ont migré en masse vers l’Internet. Or, qu’est-ce qui soutient l’audience sinon l’apparition, soir après soir, de visages familiers ponctuellement au rendez-vous sur ce qu’on avait pris naguère l’habitude d’appeler les «étranges lucarnes» ? La Suisse, petit pays mais grande consommatrice de son unique chaîne de référence (pardon pour les TV locales), n’est pas le théâtre d’une guerre sans merci entre une multitude de groupes privés, publics et semi-publics. En revanche, elle est victime de la captation de son territoire audiovisuel par des chaînes étrangères qui jouent allègrement à saute-mouton par dessus des frontières qui ne sont pas linguistiques, mais tout le contraire, et en profitent pour nous servir la soupe de leurs portefeuilles d’annonceurs.

Qu’on se rassure. Notre institution médiatique nationale survivra au départ de ses meilleurs poulains, car il lui restera toujours le socle inébranlable du financement public. En cela, elle ne subira pas le destin funeste de la presse écrite, qui n’a pas la redevance obligatoire pour sauver les meubles. Le «Journal de Genève», qui avait d’abord snobé le jeune journaliste devenu depuis lors pilier du petit écran, a sombré, lui, dans une indifférence quasi générale, malgré ses 172 ans d’ancienneté. Dans quelques temps, on ne se souviendra même plus de son nom, pas davantage que de celui d’anciens titres («Feuille d’Avis de Lausanne», «L’Express», «L’Impartial») autrefois seigneurs incontestés de l’information dans leurs zones respectives de diffusion, bataillant ferme aujourd’hui sous de nouvelles identités, au besoin fusionnées, pour conserver leur place au soleil.

A l’instar du monde footballistique, où les stars du ballon rond vont et viennent au gré de transferts mais sont toujours là pour leurs admirateurs pendant que les clubs qui se les arrachent sont parfois menacés de relégation, le monde médiatique est fait de maisons qui finissent tôt ou tard par disparaître. Tandis que leurs présentateurs vedettes, insubmersibles, emmènent leur public avec eux quand ils changent d’antenne.

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