Wirecard: Vie et mort d’une étoile financière

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Ce pourrait bien être le plus grand scandale financier que l’Allemagne, et pourquoi pas l’Europe tout entière, aient connu depuis des générations. Petite startup lancée en 1999, devenue au fil des ans une imposante société de services financiers, une «Fintech» comme on dit, sous la baguette magique de son PDG Markus Braun, un technicien autrichien en génie informatique, le groupe munichois Wirecard vient de mettre la clé sous la porte. En cause, la découverte, après des années de soupçons et d’insinuations à aucun moment pris au sérieux, d’un énorme trou dans son bilan : 1,9 milliard d’euros, évaporés de comptes bancaires aux Philippines, qui n’ont vraisemblablement jamais existé.

Le pays et son gouvernement de grande coalition sont sous le choc. La chute de cette étoile montante de la finance numérique, cotée à la Bourse de Francfort, adulée jusqu’en septembre 2018 par tous les analystes, banquiers, investisseurs et conseillers en placements qui avaient porté sa valeur à plus de 17 milliards d’euros, n’est rien d’autre qu’un «désastre complet» a lâché le président de la BaFin, l’autorité de surveillance des marchés, l’équivalent de notre Finma. C’est que, comme l’a déclaré de son côté le ministre de l’économie Peter Altmaier, «L'Allemagne est le dernier endroit où nous aurions pu imaginer pareille situation».

On comprend mieux la désillusion si l’on remonte le fil de l’histoire. Des journalistes perspicaces du Financial Times, aussi tenaces que l’avait été naguère notre confrère de la NZZ Hansjörg Abt (qui au début des années 90 avait détricoté le scandale Omni Holding du financier zurichois Werner K. Rey), avaient commencé en 2019 à s’interroger sur les pratiques comptables du groupe. Au lieu de s’en inquiéter, la BaFin avait menacé de poursuivre en justice les deux compères du FT, ainsi que divers opérateurs londoniens tenus pour coupables de s’être livrés depuis 2016 à des ventes à découvert sur le titre Wirecard, au motif qu’ils mettraient en danger la réputation et la stabilité de la corbeille allemande. On avait alors interdit le short selling, mais peu regardé ce sur quoi les spéculateurs fondaient leur pari, savoir la probable surévaluation artificielle des résultats de Wirecard.

Cette affaire en rappelle étrangement d’autres, et surtout celle d’Enron, ce conglomérat américain, septième capitalisation boursière de l’époque (2001), mis en faillite après la découverte de manipulations comptables qui avaient échappé à son auditeur Arthur Andersen, quand bien même, là encore, ce fut le travail d’enquête d’une journaliste, Bethany McLean du magazine Fortune, qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille.

Dans le cas Wirecard, les auditeurs ne font guère meilleure figure. Des années durant, le cabinet Ernst & Young, chargé d’en vérifier les comptes, les a signés sans sourciller, hormis pour quelques broutilles. Et ce n’est que pour 2019 qu’enfin il s’est décidé à les refuser.

La finance numérique (comme la finance tout court d’ailleurs) est certes un monde d’une complexité folle, que les artistes en comptabilité créative savent exploiter avec une maestria qui n’a d’égale que celle des hackers affairés à déjouer les règles de la cybersécurité. Mais cela n’excuse pas le manque de perspicacité d’instances privées (les auditeurs) comme publiques (les régulateurs) que le journalisme d’investigation, quand il porte sur des sujets sérieux, bat à plate couture – et qui plus est pour un coût dérisoire…

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Commentaires

  • Dans un système qui fait de l'esbrouffe et du secret des vertus cardinales, il n'est pas surprenant de voir avec une irrégularité qui va s'estompant des capitulations pyramidales qui laissent augurer d'un avenir riche de sombres abysses. Bref, avec tous ces margoulins le futur est hypothéqué.

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