La concurrence, bijou à dorloter

Imprimer

Quand on est né, économiquement parlant, dans l’admiration du marché et de sa principale règle de fonctionnement, la concurrence, on ne peut que réfuter toutes formes d’excuses à son non respect. Margrethe Vestager, la vice-présidente exécutive de la Commission européenne et commissaire à la concurrence depuis 2014, est de cette trempe-là, elle qui n’a jamais dévié de sa trajectoire, quitte à ne pas se faire que des amis au sein du Conseil européen. On se rappelle les amendes et redressements colossaux qu’elle a infligés à Apple en 2016 et à Google en 2017, son refus de la fusion Alstom-Siemens, et surtout cette phrase, lâchée en novembre dernier dans une interview au quotidien belge Le Soir: «Lorsqu'il y a des champions européens, c'est parce qu'ils ont été stimulés par la concurrence, et non parce qu'ils ont été biberonnés et chouchoutés». Elle s’opposait ainsi frontalement aux idées avancées par le ministre français de l’économie Bruno Lemaire («L’Europe a besoin de champions industriels»), qui entend, de concert avec son homologue allemand Peter Altmaier, obtenir une révision du droit européen de la concurrence.

Mais la pression est forte, car l’espace économique européen est assiégé par les géants américains et bientôt chinois, de sorte qu’il devient de plus en plus difficile de se cramponner à ses convictions libérales lorsque, de surcroît, l’opinion publique est massivement hostile aux GAFA, même si ce n’est pas tout à fait pour les mêmes raisons. Aussi les gouvernements des sept pays (Allemagne, Belgique, Finlande, France, Italie, Pologne, Suède) alliés dans le programme européens de recherche sur les batteries lithium-ion, qui bénéficiera d’une aide publique de 3,2 milliards d’euros, peuvent-ils se frotter les mains : si même la commissaire à la concurrence, ne sachant plus sur quel pied danser, soutient désormais un projet qui manifestement déroge aux règles de concurrence les plus élémentaires («L'aide autorisée permettra de garantir que ce projet important ira de l'avant sans fausser indûment la concurrence» a-t-elle déclaré), il n’y a plus de souci à se faire. La porte est maintenant ouverte à un remaniement en profondeur des règles du marché. Finies les interdictions aux mégafusions, envolées les restrictions aux aides étatiques, bienvenue au retour des politiques industrielles qui avaient dominé la scène jusqu’aux années 80. Les «objectifs stratégiques», qui dit-on les sous-tendent, l’emportent sur la défense des consommateurs, raison d’être première, pourtant, des politiques de concurrence.

Madame Vestager entendra-t-elle la petite voix de ces économistes américains et hongkongais qui viennent de publier une étude* portant sur l’expérience en la matière accumulée par 68 pays entre 1991 et 2015, et qui conclut que la concurrence favorise indubitablement l’innovation ? La démonstration, qui s’appuie principalement sur le nombre de brevets déposés ou rachetés, ne met certes pas un point final à la discussion sur les effets de la propriété intellectuelle sur l’innovation, la première pouvant être considérée à la limite comme une entorse à la libre concurrence, bien qu’elle apporte de l’eau au moulin de ceux qui voient dans la seconde l’ingrédient principal de la prospérité. Mais elle vient, fort à propos, rappeler que l’on ne peut, sans retour de bâton, faire l’impasse sur la défense de la concurrence.

Marian Stepczynski

 

* Competition laws and corporate innovation, National Bureau of Economic Research, mai 2020 (http://www.nber.org/papers/w27253)

Lien permanent 1 commentaire

Commentaires

  • Pour se convaincre que la concurrence favorise l`innovation, il n`y a qu`a voir comme SpaceX a révolutionné la technologie spatiale en tres peu d`années ou comme la technologie de la voiture électrique a été tres vite développée au point que l`on s`apprete a arreter la production des voitures a essence.

Les commentaires sont fermés.