Arrêt sur image, ou saut dans le vide ?

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La chute verticale des activités déclenchée, il y a maintenant deux mois, par la mise en quarantaine d’un nombre croissant de pays et de populations se révélera-t-elle au bout du compte un simple arrêt sur image, de sorte que tout repartira non point comme avant mais assez rapidement pour effacer les traces laissées par le confinement, ou faut-il au contraire s’attendre à une lente remontée des activités, accompagnée d’un chômage persistant et d’une multiplication des faillites ?

La prévision ici est hasardeuse, car rien de tel ne s’est jamais produit. On peut tout juste s’aventurer à prédire que ce qui était faible et fragile avant la pandémie résistera moins bien que ce qui était déjà puissant et efficace. Et que la remise sur pied des systèmes et services publics malmenés par la crise (santé, transports en commun, assurances sociales) engendrera des besoins de financement outrepassant toutes les limites budgétaires connues.

Il se peut certes aussi que les changements amorcés dans les habitudes de consommation, la recherche, les modes de travail et pourquoi pas la distanciation sociale ouvrent de nouvelles perspectives en matière d’organisation de la vie économique, en accélérant les changements structurels en cours et parachevant ainsi ce que l’on a appelé la quatrième révolution industrielle.

N’empêche que nos prévisionnistes patentés (KOF, BAK, Créa etc.) misent tous sur des lendemains qui ne chanteront pas. Ils ont peut-être raison, quoique leurs modèles soient fondés sur des prémisses anciennes, si bien qu’ils peuvent se tromper aussi rigoureusement que lors de la crise de 2007-2008 qu’ils n’avaient pas davantage vu venir. Ils ont cependant pour eux de constater le comportement des consommateurs au sortir progressif du confinement : redoutant l’impact du coronavirus sur l’emploi, les ménages ont redoublé d’épargne, comme le montre l’évolution récente des dépôts bancaires dans la plupart des pays. Or s’il se poursuit, ce repli de la consommation (qui pèse pour plus de 50% dans le PIB) ne fera que prolonger la récession, d’ampleur inédite, qui frappe l’ensemble des économies.

L’unique manière de briser ce fatal enchaînement consistera à recourir, sans limite ou presque, aux pouvoirs exceptionnels dont l’Etat s’est doté, d’abord pour affronter la crise sanitaire, et à présent pour soutenir la demande. Et ce recours impliquera une augmentation massive des déficits budgétaires, puisque les recettes publiques ont fondu en même temps que les dépenses, sociales surtout, se sont envolées.

Vivre avec une dette publique colossale, le monde en a déjà fait l’expérience au sortir de la 2e guerre mondiale. Cette dette s’était éteinte peu à peu, pour partie grâce à la croissance, particulièrement marquée du fait des besoins de reconstruction, mais pour partie également sous l’effet de la répression financière et de l’inflation, auxquelles il a été maintes fois fait appel par la suite*.

Aujourd’hui, les choses sont un peu différentes, puisqu’il ne s’agit pas de reconstruire. Mais il n’empêche qu’une partie du terrain perdu l’est définitivement, pour cause d’obsolescence (du capital physique) et de dégradation des savoirs qui accompagne le chômage de longue durée. Il faudra donc accepter la perspective d’une dette sortant de l’ordinaire, si importante même qu’elle pourrait signifier la remise au goût du jour des «consols» britanniques de jadis…

 

 

* Cf. par exemple « Retour de la répression financière » dans Finance et Développement 

Lien permanent 5 commentaires

Commentaires

  • "Mais il n’empêche qu’une partie du terrain perdu l’est définitivement,"


    Bonjour,

    Quand vous écrivez une "partie du terrain perdu", à quel terrain pensez-vous exactement, et ce terrain "perdu", il est "perdu" sur quel autre terrain de référence, ou cédé à qui exactement ?

  • Bravo pourcette analyse aussi objective que concise. Ergo, la seule certitude est qu`il y a beaucoup d`incertitude, si ? Les planches a billet de la BCE et du FED vont pouvoir chauffer et si l`argent frais est bien utilisé (un tres grand si), les économies européenne et américaine vont repartir, ce qui va permettre d`éliminer l`excédent de monnaie avec les impots. Ca, c`est la théorie, mais on sait que l`argent frais finit souvent en bourse et dans le remboursement de dettes antérieures.

  • Quel terrain perdu? La réponse était dans l'analyse: obsolescence du capital physique (machines, équipements, progiciels, etc) dans, par exemple, le secteur des équipementiers automobiles, le textile,etc. Perte de compétences due à la durée du chômage, dans tous les secteurs nouveaux favorisés par le confinement: fintech, biotechs, etc.

  • Il y a aussi un tres grand point d`interrogation: la Chine. Les exportations européennes sont plus a la merci du marché chinois que jamais, ce qui fait que les lobbies industriels européens font des pieds et des mains pour que l`UE s`abstienne de mesures pouvant inciter la Chine a restreindre par rétorsion ses importations. Il faut savoir que la Chine est déja en mesure de fabriquer elle-meme a peu pres tout ce qu`elle importe. Il est donc difficile d`arreter l`autoroute (en voie d`achevement) de la soie vers le marché européen or un afflux encore plus massif de produits chinois risque fort de transformer le tissu des PME européennes en serpiliere. Choisir entre les exportations (surtout le fait des grandes entreprises et les PME, c`est un cruel dilemme.

  • En 1972, le capitaliste Richard Nixon, anti-communiste notoire, a par inadvertance vendu à la Chine communiste les industries et technologies occidentales. En 2020, la Chine communiste, devenue capitaliste en ce qui concerne son économie, a offert par inadvertance au monde entier un virus qui vient de paralyser la plus grande partie de l'appareil productif occidental. Peut-être serait-il temps de calmer le jeu et d'envisager un développement pacifique de la planète qui ne soit ni capitaliste ni communiste. Disons humaniste ? Ou autre chose ? Une idée ?

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