La BNS prise au piège de ses avoirs

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Les colossales réserves de change de la Banque nationale suisse (280 milliards de dollars, 304 milliards d’euros, et ainsi de suite) aiguisent les appétits. Avec un pareil actif, qui porte les 852 milliards de francs de total de bilan bien au dessus du produit intérieur brut de la Suisse (700 milliards et quelques à fin 2018), l’Institut d’émission enregistre, au gré des fluctuations des marchés, des gains et des pertes d’une ampleur qui donne le vertige. Les gains l’emportent toutefois dans la durée, bien que le portefeuille soit composé et géré de manière conservatrice : un peu d’or (52 milliards) comme le veut la loi, et des titres sûrs, composés à 80% d’obligations (dont 70% d’obligations d’Etat), pour 20% seulement d’actions. De sorte que les bénéfices accumulés continuent en moyenne de grossir, au point que les fonds propres dépassent les 167 milliards de francs (situation au 31 décembre 2019)*.

Le capital social de la Banque – qui est rappelons-le une société anonyme, de droit spécial mais SA tout de même – ne s’élevant qu’à 25 millions de francs, on mesure le pactole que représentent les réserves, même si la «provision pour réserves monétaires», en principe intouchable quoique fixée par la BNS de sa seule appréciation, en absorbe une bonne moitié. Il reste donc, tous comptes faits, au bas mot 80 milliards de francs à disposition. Il n’en est fait qu’un modeste usage, puisque les accords passés avec l’administration fédérale en limitent la distribution à la Confédération et aux cantons à 2 milliards au maximum, portés dorénavant à 4 si et aussi longtemps qu’au moins la moitié de cette somme sera disponible.

Cela fait beaucoup d’argent, mais bien peu en regard des dizaines, et probablement bientôt la centaine sinon plus de milliards que la main publique, tous échelons confondus, est en train d’engager pour soutenir une économie terrassée par la pandémie.

Pourquoi dès lors, s’interrogent certains, ne pas tirer parti des plus-values dégagées par la montagne de réserves de devises inscrites à l’actif du bilan de la BNS au profit, que sais-je, de l’AVS ou des comptes d’une Confédération alourdie des 30 à 50 milliards de francs au bas mot de «Corona-Schulden» évoqués l’autre jour par le chef du Département fédéral des finances ?

Il y a cependant un hic. La montagne en question est composée par définition de devises étrangères, tout comme le rendement qu’elle dégage en dividendes et intérêts. En vendre une partie reviendrait pour la BNS à acheter du franc, soit se livrer à l’exact contraire de ce qu’elle s’efforce de faire pour en empêcher la revalorisation. La défense du taux de change est donc une opération à sens unique, que seul un affaiblissement de l’attrait exercé par le franc, valeur refuge, permettrait de déverrouiller. Quant aux autres postes de l’actif du bilan, ils comptent pratiquement pour beurre : au cours actuel, les 1040 tonnes d’or font à peine plus de 5% du total, et les actifs financiers domestiques, tout juste 1%. La BNS est ainsi prise au piège de sa propre politique monétaire, et à moins de racheter l’essentiel de la dette fédérale à venir, ce à quoi elle s’est d’ores et déjà opposée par principe, et qui d’ailleurs serait contraire à l’esprit sinon à la lettre de son mandat, on voit mal qu’elle puisse, de son propre chef, soulager le pays du fardeau que la crise sanitaire fait peser sur ses épaules.

Marian Stepczynski

 

* Cf. Rapport de gestion 2019, p. 161 (https://www.snb.ch/fr/mmr/reference/annrep_2019_jahresbericht/source/annrep_2019_jahresbericht.fr.pdf)

 

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Commentaires

  • La Banque Nationale une société anonyme tout est dit!

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