Des milliards jusqu’à plus soif

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Aux dernières nouvelles (28 février), les réserves de change de la Banque nationale suisse s’élèvent à 821,4 milliards de francs. Leur principale contrepartie, au passif du bilan, est représentée par les dépôts des banques (leurs «avoirs en compte de virement»), qui ont peu varié depuis le début de l’année, et dans une moindre mesure par les avoirs d’autres institutions – Centrale de compensation AVS, SIX-clearing, SUVA, grandes caisses de pensions, assurances, etc. – autorisées à déposer leurs liquidités auprès de la BNS. Ces avoirs-là ont augmenté de presque 10 milliards (+11%) depuis le 3 janvier (ce qui, soit noté au passage, en dit long sur la frilosité de ces institutions, plus enclines à thésauriser qu’à placer leurs encaisses excédentaires).

Défense du franc oblige, lesdits avoirs bancaires et non bancaires sont frappés d’intérêts négatifs au-dessus d’un certain seuil, au taux de 0,75% depuis 2015. La mesure, classée instrument de politique monétaire, se trouve opinément contribuer au résultat d’exploitation de la Banque nationale suisse, dans une mesure qui n’est pas négligeable. On peut en effet l’estimer, en se fondant sur ce qu’elle rapportait en 2018* (2,05 milliards par an sur un total de comptes de virement de l’ordre de 520 milliards, soit environ 0,4%), à quelque 2,4 milliards aujourd’hui (0,4% de 590 milliards). C’est nettement moins que le produit des dividendes (3,4 milliards) et intérêts (9,6 milliards) tirés des placements en actions et titres à revenu fixe, mais ce n’est pas rien, et cela correspond à peu près à ce que, par ailleurs, il a été convenu entre la BNS et le Département fédéral des finances de distribuer à la Confédération et aux cantons lors des années «ordinairement» bonnes (les 4 milliards annoncés pour cette année et peut-être la suivante font figure d’exception).

Les résultats de la BNS peuvent certes varier fortement d’un exercice à l’autre. Replis boursiers et variations de change provoquent à l’occasion des pertes (23 milliards en 2015, 15 en 2018) tout aussi impressionnantes que les gains (25 milliards en 2016, 55 en 2017, 49 en 2019). Mais au cumul et à moins de revers aussi imprévisibles qu’improbables, la montagne de réserves non distribuées va continuer de grandir.

D’où les appels qui se multiplient, en faveur de versements à l’AVS, d’allocations aux assurés des caisses maladie, ou encore de la création d’un fonds souverain. L’objection fondamentale soulevée par les opposants à de telles largesses est triple. Primo la BNS n’est pas une pompe à phynance, mais une banque centrale en charge de la stabilité monétaire et de rien d’autre. Secundo, la richesses créée par elle n’est pas une richesse réelle, car elle ne correspond à aucune augmentation de production. Tertio, il lui faudra peut-être un beau jour, fût-il éloigné, inverser la vapeur et contrecarrer la dépréciation du franc ; ses réserves fondront alors comme neige au soleil.

Murmures et sourires dans la galerie : vous croyez sérieusement que le franc puisse s’effondrer ? Bien sûr que non. Et si les bénéfices de la Banque nationale ne sont pas identiques à ceux d’une entreprise ordinaire, ils n’en reflètent pas moins la performance de l’économie suisse dans son ensemble, que saluent les investisseurs du monde entier à travers leur préférence marquée pour ce franc qu’ils poussent tellement et depuis si longtemps vers le haut. Alors, ne boudons pas notre plaisir et récoltons le fruit que nous avons mérité !

 

* Dernière année pour laquelle on dispose du rapport de gestion complet de la BNS

Commentaires

  • Merci de votre billet !

    La création d’un fonds souverain, à l'image de la Norvège, dont les objectifs resteraient bien évidemment à définir, m'apparaît être la solution la plus séduisante. Je ne comprends pas l'inaction des milieux politiques à cet égard. Chaque année qui passe est une année perdue. Gérer c'est bien, anticiper c'est mieux !

  • Well ! Si l'on peut distribuer 4 milliards d'une richesse qui n’est pas une richesse réelle, à la Confédération et aux cantons, on devrait trouver une astuce comptable pour faire de ce montant une réserve spéciale destinée à compenser les pertes budgétaires dues au COVID-19.

  • “(...) récoltons le fruit que nous avons mérité !”
    La Suisse est un îlot. Dans la plupart des États, la situation est extrêmement préoccupante.
    Quels fruits récolterons-nous quand l'économie et la finance du reste du monde seront à genoux?

  • Pourriez-vous avoir l'obligeance de nous expliquer les obstacles économiques et politiques qui empêchent la Suisse de créer un fonds souverain semblable à ceux de Singapour ou d'ailleurs ?
    Qui ne le veut pas et pourquoi ?
    Merci pour vos précisions.

  • Ce sera le sujet d'une prochaine chronique.

  • Il est question d'aider SWISS.
    Certes, mais SWISS est une filiale de Lufthansa. Alors aider SWISS ne peut se faire qu'à une condition : nationalisation de SWISS. Le plus simple serait par transfert des actions à une entité fédérale suisse pour un franc.

  • “(...) récoltons le fruit que nous avons mérité !”

    La récolte pour qui ...? des noms SVP... voulez pas mon IBAN ou mon No de CCP, par hasard ?

    ... sur les dix milliards d'injection promis par le CF, on voit déjà ceux qui tendent la main...

  • Il ne faudrait pas non plus que la devise s'envole comme un ballon !!

    A faire trop envie on finit par être mal entouré !!

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