L’erreur monétaire de la réunification allemande

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La remémoration de la chute du Mur, prélude à la réunification, est aussi l’occasion de se pencher sur les conditions dans lesquelles s’opéra l’union monétaire entre les deux Allemagne.

Il sautait alors aux yeux que l’économie est-allemande, centralement planifiée, aussi inefficace que gaspilleuse de ressources matérielles et humaines, ne supporterait pas le choc d’une intégration immédiate. Aussi les experts de tous bords, d’un côté comme de l’autre de ce qui était encore une frontière, avaient-ils imaginé un passage graduel à la monnaie unique – soit, en clair, le remplacement de l’Ostmark par le D-Mark – couronnant et non précédant un rapprochement économique entre la République fédérale et la RDA.

Qu’il faille agir vite était néanmoins rapidement apparu comme une évidence, compte tenu du flux grossissant de citoyens de l’Est profitant de l’ouverture pour aller chercher liberté et meilleure fortune à l’Ouest. En ce novembre 1989, ils avaient été plus de 70'000. Ils furent encore des dizaines de milliers les mois suivants. A ce rythme, n’importe quel plan de redressement économique et monétaire eût d’emblée été voué à l’échec. D’où l’annonce par le chancelier fédéral Helmut Kohl, le 6 février 1990, d’un projet d’union monétaire qui prit tout le monde par surprise (le même jour, le président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, qui quelques semaines auparavant avait déclaré la chose «hors de question», qualifia le projet d’«idée fantastique», mais recommanda de ne pas brûler les étapes; sa réserve sera balayée dans la précipitation générale).

Outre l’urgence, la question-clé était celle de la détermination du rapport de change entre les deux monnaies. Comparer les pouvoirs d’achat respectifs n’avait aucun sens, puisque les prix en économie planifiée sont déterminés de façon purement arbitraire. On considéra néanmoins, ne serait-ce qu’en fonction de la valeur du DM au marché noir (qui cotait jusqu’à 4 ou 5 marks de l’Est), que le taux de conversion choisi devrait être très inférieur au taux de change officiel de 1:1. A l’Est, depuis janvier 1990, les banques convertissaient officiellement la monnaie de la RDA au taux de 3:1. De son côté, la Bundesbank avait préconisé un rapport de 1:2, tandis que les économistes du DIW, l'institut allemand pour la recherche économique, suggéraient plutôt de le fixer carrément à 1:5.

Compte tenu cependant des exigences est-allemandes et des attentes d’une population qui ne cessait de manifester, on se rallia finalement au taux de 1:1 pour les salaires, les loyers et les rentes, et à un rapport moyen de 1,8:1 pour l’ensemble des avoirs et engagements au sein du système bancaire est-allemand. Le 1er juillet 1990, à zéro heure, le D-Mark était devenu le moyen de paiement officiel de la RDA.

Ce qui devait arriver arriva. Totalement impréparée, assommée par des coûts augmentés d’un seul coup de 300%, l’industrie est-allemande s’écroula, la production recula d’un tiers, les faillites se multiplièrent, et des millions de salariés perdirent leur emploi. La Treuhandanstalt, chargée de privatiser les «Volkseigenen Betriebe» de la RDA «selon les principes de l’économise sociale de marché», injecta au total des dizaines de milliards de DM dans une opération considérée aujourd’hui comme un fiasco par une large partie de l’opinion dans les nouveaux Länder. Au point que l’extrême droite et l’extrême gauche (AfD et Die Linke) viennent de s’emparer du sujet pour en faire un point fort de leur campagne électorale.

C’est dire combien, même 30 ans après, un faux-pas monétaire peut se payer cher. 

Commentaires

  • Un faux pas certes, mais qu'aurait-on donc dû faire? Y avait-il un plan B ou C? Maintenir deux Etats allemands indépendants comme la Tchécoslovaquie l'était de l’Allemagne fédérale?

  • Hé bien, justement, le faux-pas aurait peut-être été évité en ne convertissant pas les Ostmarks en D-Mark à la parité, mais en tenant compte de l'énorme écart de pouvoir d'achat réel. Les économistes ouest-allemands avaient suggéré un rapport de 1 à 3 voire 1 à 5. Cela aurait évité la cascade de faillites, et réduit le retard de croissance des Länder de l'Est à un rythme bien plus rapide que cela n'a été le cas ces 30 dernières années. Bien que dans situation différente (car n'ayant pas eu à subir une réunification), les autres économies du camp socialiste, Pologne en tête, comblent leur retard à grande vitesse parce qu'ils ont eu la sagesse de laisser choir le taux de change de leur monnaie lorsqu'ils l'ont rendue convertible.

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