Ce trop-plein d’épargne a des causes évidentes

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Ce qui, normalement, pousse les actions vers le haut, c’est la perspective de bénéfices futurs en hausse, et donc de dividendes plus élevés. Or l’économie mondiale vacille plutôt qu’elle ne croît, de sorte que les promesses de rendement sont en train de s’affadir. Comment alors expliquer l’excellente tenue des marchés boursiers, qui depuis le début de l’année affichent une performance en complet décalage avec les prévisions conjoncturelles ?

On fait généralement valoir que c’est le niveau extrêmement bas des taux d’intérêt qui pousse les investisseurs à se rabattre sur les placements en actions, pourtant plus risquées que les obligations, pour la raison précisément qu’elles offrent un rendement bien meilleur, supérieur en tout cas au zéro absolu, voire plus bas encore, dégagé par celui des titres à revenu fixe.

La réalité est toutefois un peu plus complexe. Si le basculement des portefeuilles des actions vers les obligations était uniquement motivé par ces différences de rendement, on devrait assister, parallèlement à la hausse des premières, à une baisse, toutes proportions gardées, des cours des secondes. Or rien de pareil ne se produit : les obligations montent, tout comme les actions.

Il y a bien, pour expliquer ce fonctionnement à l’envers des marchés, l’intervention des banques centrales qui, avec leur pratique du «quantitative easing», ont instauré une nouvelle normalité en matière de conduite de la politique monétaire. Mais leurs achats d’obligations publiques, pour imposants qu’ils soient devenus, ne représentent néanmoins qu’une fraction du stock total de titres d’Etat. Si les taux à long terme, qu’expriment les cours si élevés des obligations, continuent d’évoluer dans des zones aussi basses, c’est que la partie épargnée du produit brut mondial dépasse de très loin la dépense d’investissement, au lieu de l’équilibrer.

Ce trop-plein d’épargne a des causes évidentes : une réticence à dépenser en raison des incertitudes conjoncturelles ; une incitation, de plus en plus forte à mesure du vieillissement démographique, à épargner pour financer les retraites ; l’effet mécanique, enfin, de taux d’intérêt toujours plus bas sur la valeur actuelle des engagements futurs, qui oblige à épargner davantage pour atteindre le même objectif. Et le réceptacle naturel de l’épargne, créance sur une production future, est précisément celui que forme le volume total des obligations émises.

Les actions, c’est autre chose. Emises en nombre lorsque les entreprises voient en elles un moyen moins coûteux que l’emprunt pour financer leurs besoins d’investissement, elles tendent au contraire à se raréfier lorsque le coût d’un financement externe devient plus avantageux que celui d’un financement par augmentation des fonds propres. A preuve, d’ailleurs, le recours de plus en plus systématique au rachat de leurs propres actions par les entreprises cotées en bourse. L’amenuisement du stock d’actions par ce biais-là, ajouté à l’effet contractionniste de la faiblesse conjoncturelle sur les besoins d’investissement, fait ressembler le marché boursier au marché de l’art, où les cours sont, quoi qu’on en pense, essentiellement guidés par le degré de rareté des objets échangés. Jusqu’au moment – qui arrivera forcément lorsque les taux d’intérêt remonteront – où le rendement des dividendes deviendra si faible qu’il ne couvrira plus le risque encouru.

Ceux qui se souviennent de la crise immobilière de la fin des années 80, où le même genre de causes a produit les mêmes effets, connaissent la chanson.

Commentaires

  • Toutes ces observations sont bien intéressantes, mais au final qui est responsable de ce désordre financier ?
    Quelles sont les personnes, entités ou institutions capable de remettre le bateau à flot ?
    Et surtout que faut-il faire aujourd'hui en Suisse pour ne pas couler avec l'eau du bain ?
    Merci de bien vouloir nous éclairer.

  • Que pensez-vous de cet article, M. Stepczynski: https://www.letemps.ch/economie/politique-monetaire-lheure-se-reveiller ?
    L'initiative «Monnaie pleine» (qui soulevait la question "Qui doit créer notre argent: les banques privées ou la Banque Nationale?"), rejetée par le peuple suisse le 18 juin 2018, n'indiquait-elle pas la voie à suivre pour éviter la catastrophe qui se profile à l'horizon?

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