Et si la BNS distribuait son énorme trésor… (12/07/2021)

Si l’on y réfléchit, la Banque nationale suisse s’est, pour la bonne cause, aventurée sur une voie à sens unique. Car selon toute probabilité, les pressions sur le franc, monnaie refuge, vont perdurer, et conduire l’Institut à répéter chaque fois que nécessaire ses interventions sur le marché des changes pour en empêcher la hausse. Résultat, ses avoirs en devises ne cessent d’augmenter – ils ont passé de 46,5 milliards de francs à fin 2005 à 892 milliards à fin 2020 – et génèrent ipso facto (puisque ces devises sont placées) des revenus supplémentaires qui grossissent ses fonds propres.

Maintenant, imaginons qu’à l’inverse, par impossible, le franc se mette à baisser tout seul : la conséquence en serait que la BNS enregistrerait une plus-value de ses actifs, c’est-à-dire un gain comptable qui viendrait à son tour grossir ses fonds propres ! Le résultat de cette politique monétaire est donc bel et bien à sens unique : quoi qu’elle entreprenne, la BNS engrange, année après année ou presque (il lui arrive exceptionnellement de perdre), des bénéfices, et par conséquent des fonds propres, de plus en plus élevés.

Cette situation assez peu ordinaire, que les trois fondateurs de l’Observatoire de la BNS récemment créé assimilent à juste titre à une politique de change fixe par rapport à l’euro*, conduit ainsi à un cercle certes vertueux (mieux vaut gagner que perdre des sous), mais source de dilemme inextricable au vu de ce que souhaitent les dirigeants de la Banque, qui aimeraient bien voir son bilan réintégrer des proportions plus raisonnables. Pire, la retenue manifestée en matière de distribution de ses profits conduit à une absurdité : «Les provisions pour les investissements étrangers (c.à.d. les placements de devises) augmentent à un rythme tel qu'elles risquent de devenir plus importantes que les investissements étrangers eux-mêmes», lit-on sous la plume des auteurs du dernier rapport de l’Observatoire. 

Comment corriger cette absurdité ? Eh bien, en changeant le mode de distribution des bénéfices de la Banque nationale. Au lieu de limiter cette distribution aux 6 milliards au maximum prévus par la dernière convention passée avec le Département fédéral des finances, pourquoi ne pas fixer comme règle une répartition qui garantisse à terme la distribution de l’essentiel des bénéfices accumulés.

On y parviendrait, estiment les auteurs du rapport, en distribuant chaque année le bénéfice moyen des années précédentes. Selon leurs calculs, il en aurait découlé, entre 2007 et 2020, une distribution quatre fois supérieure à celle effectuée, soit 121 milliards au lieu de 30,7 milliards. Si d’aventure les fonds propres de la BNS devenaient passagèrement négatifs (ce qui n’aurait en soi aucune importance, puisque une banque centrale peut s’en passer), il suffirait de renoncer temporairement à puiser dans les réserves.

Bien vu, non ?  

 

* “Le franc doit désormais être considéré comme fixe par rapport à l'euro, avec une marge de fluctuation.” (Stefan Gerlach, Yvan Lengwiler and Charles Wyplosz, Profit distribution, Report 3, June 16, 2021)

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