Le télétravail, denrée mobile mais périssable (29/06/2021)

Après l’immigration non contrôlée, les ennemis de la libre circulation vont se découvrir un nouvel os à ronger : l’emploi délocalisé. En l’occurrence, il ne s’agit pas du remplacement de la main-d’œuvre locale par celle d’entreprises transplantées dans des pays à bas salaires, mais des opportunités offertes par le télétravail. Puisque, la pandémie l’a confirmé, il est parfaitement possible d’expédier à la maison tous ceux dont l’outil est l’ordinateur, plus rien ne s’oppose à ce que la domiciliation de la place de travail se fixe partout ailleurs dans le monde. Il y a, dans cette perspective, beaucoup à gagner et à perdre pour l’employeur comme pour l’employé (des gains de productivité, des heures non comptées, un doux mélange entre temps ouvré et loisirs), mais à coup sûr une évolution irréversible dont on devine à peine les effets futurs sur les structures économiques.

Il ne faut certes pas en exagérer la portée. Tous les emplois ne sont pas consubstantiels à l’ordinateur, même s’il n’est plus aucun poste de travail qui ne soit équipé d’un écran. Les vrais jobs ubiquitaires ne représentent, selon une étude britannique, qu’un cinquième du total. Ce sont essentiellement des emplois de graphistes et designers, de comptables, d’informaticiens et autres «webmasters». Ce ne sont pas non plus des nouveautés : depuis fort longtemps déjà, les éditeurs de logiciels bancaires confient à des programmeurs localisés en Inde l’écriture de leurs codes sources. Et une bonne partie du «back office» des grandes banques s’est installé en Pologne ; UBS et Credit Suisse y emploient chacune plus de 5000 personnes dans leurs centres de Cracovie et de Wroclaw. Soit presque autant, pour la première, qu’en Inde (6000 aux dernières nouvelles), où la seconde fait travailler dans ses bureaux de Mumbai, Pune et Gurugram davantage de personnel que partout ailleurs hors de Suisse.

Il ne faut pas non plus tracer un lien direct entre telle prouesse spectaculaire et l’usage quotidien dont chaque nouvelle technologie entend se faire l’annonciatrice.Lorsqu’un chirurgien installé derrière son écran à Boston excise la prostate d’un patient endormi sur la table d’une clinique genevoise, il épate les témoins de la performance davantage qu’il ne convainc définitivement ses pairs de substituer le robot Da Vinci aux bons vieux trocarts dont ils ont l’habitude.

Car chirurgiens comme banquiers demeurent à la merci des défaillances auxquelles il arrive que les réseaux, des plus modestes aux plus sophistiqués, soient sujets. Nul besoin de «hackers» pour cela: des pannes informatiques géantes y pourvoient. Et de toutes petites suffisent à rendre le télétravail impraticable. Ceux que la pénurie de routeurs disponibles l’autre jour aux «easy points» de Swisscom ont empêché de télétravailler savent de quoi je parle.

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