L’inflation, cette fois-ci pour de bon ? (08/06/2021)

L’inflation n’est plus tout à fait celle souhaitée, et commence même à devenir problématique. Ce qui était souhaité par les autorités monétaires, c’était un taux de renchérissement en hausse, mais inférieur de justesse à une limite fixée plus ou moins arbitrairement à 2%. Ce qui est en train de se produire, c’est presque le double dans la zone OCDE(+3,3% sur un an à fin avril), beaucoup moins en Suisse certes (+0,3%), mais nettement plus que l’an dernier à pareille époque (-1,3%).

Ces indices qui redressent la tête signalent plusieurs choses. D’abord, ils confirment les tensions qui se sont emparées des marchés internationaux des matières premières agricoles, sur lesquels les prix ont augmenté de presque 50% en un an. Les pressions sont encore plus fortes pour les métaux (+90 %) et à peine moindres pour le pétrole (+77%). Le covid-19 a passé par là, qui a fragilisé quand il n’a pas carrément rompu les chaînes d’approvisionnement. Une offre frappée de constriction au moment où la demande repart, cela suffit-il à diagnostiquer un retournement de tendance sur le front des prix, après deux décennies de «grande modération» comme on aime à dire dans le monde anglo-saxon où l’on avait déjà parlé de «grande récession» en souvenir de la grande dépression des années trente ?

C’est à voir. Deux analyses diamétralement opposées forment deux camps bien séparés chez les économistes. Il y a d’un côté ceux, pour le moment plus nombreux, qui considèrent l’envolée des prix comme un phénomène passager, puisque ce qui avait tant modéré les prix jusqu’ici, la mondialisation des échanges, la technologie, l’aisance monétaire, redeviendra la norme une fois la crise sanitaire digérée.

De l’autre côté, il y a ceux qui font valoir l’énormité des déficits publics qu’il faudra bien éponger un jour, et comment s’y prendre autrement qu’en circonvenant le public par le truchement de cette ponction sans douleur sur l’épargne et les revenus à quoi procède l’inflation. Le vecteur nécessaire, savoir l’émission de monnaie sans limite, est à disposition. Le prétexte aussi, puisque les prix agricoles et de l’énergie ont déjà préparé l’opinion. Reste à fixer la date et l’heure – si ce n’est déjà fait, témoins les chiffres précités.

Le seul point d’indécision, pour les uns comme pour les autres, est celui du comportement des salaires. Si une abondance de monnaie est nécessaire pour tirer l’ensemble des prix vers le haut, il faut encore que les salaires enclenchent la spirale en faisant monter les coûts, qui peuvent alors être répercutés sur les prix. Or les rémunération demeurent étonnamment à la traîne, probablement pour cause de concurrence des bas salaires, sans doute aussi par insuffisance de qualifications dans les nouvelles technologies. Et enfin, pour rappel, il y a les taux de syndicalisation en baisse et la perte d’influence, malgré les apparences, des appareils syndicaux. 

Tout cela pourrait toutefois changer non par la grâce de quelque sursaut de mobilisation collective, mais sous l’effet d’une sorte de sérendipité évadée de son champ habituel pour gagner celui qui occupe de plus en plus les esprits : produire localement, c’est-à-dire freiner les échanges ; se mouvoir doucement, donc prioriser le temps lent ; viser le zéro émission, qui fera monter beaucoup de prix. Si ces nouveaux paradigmes prennent leurs temps pour se déployer, ils pourraient bien nous entraîner ni vu ni connu dans une «grande inflation».

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