«Cette vidéo n’est pas disponible dans votre pays» (18/05/2021)

Combien de fois, frustré, le téléspectateur romand n’est-il pas tombé sur cette annonce en essayant de rejoindre une chaîne européenne coutumière du genre. On ne va pas en faire tout un fromage, mais tout de même. Il y a dans cette minuscule déconvenue un exemple parlant (quoique cette restriction géographique tienne plutôt à une question de droits de diffusion que l’UE peine à régler*) de ce que pourrait signifier pratiquement le fait d’être tenu à l’écart de la construction européenne.

Ne pas en être pour affirmer sa souveraine indépendance exalte certes la fierté d’être suisse, mais s’accompagne d’une multitude de désagréments que les adversaires du rapprochement (et même du statu quo, de toute façon condamné à s’étioler) se gardent bien de mettre en évidence. La prospérité à laquelle tout le monde aspire n’est pas faite que d’exportations facilitées et de minimums salariaux garantis. Elle tient aussi à l’assurance d’une vie paisible, débarrassée des tracasseries de toutes sortes qui accompagnent inévitablement l’établissement de frontières. Genève en connaît un bout, qui avait lutté au début des années 30 avec la dernière énergie pour sauvegarder ses zones franches.

D’autres petites vexations en disent long sur le handicap qu’implique le fait de rester à l’écart. Les prix démesurément plus élevés ici qu’ailleurs de biens aussi courants et indispensables que médicaments, livres ou produits ménagers résultent d’une segmentation des marchés que les fabricants ne se privent pas de cultiver, alors qu’il leur serait infiniment plus compliqué de l’établir à l’intérieur d’un espace économique unifié, où le consommateur pourrait à loisir arbitrer entre offres concurrentes sans risquer de se heurter à l’une ou l’autre des barrières non tarifaires qui l’en empêchait jusqu’ici.

D’illusoires échappatoires, ou de rigoureuses cures d’amincissement prônées par les tenants de la voie solitaire, devraient selon certains calculs compenser voire au-delà les risques de l’isolement. Plus vraisemblables sont les estimations d’Avenir Suisse, qui en chiffre les coûts par milliards. On peut traiter ces inconvénients par-dessus la jambe et n’y voir qu’une atteinte passagère à un niveau de vie de toute façon tellement supérieur à celui de nos voisins. Ce serait cependant oublier que l’érosion des avantages comparatifs dont la Suisse a pu longtemps se targuer (le secret bancaire, l’imposition forfaitaire des holdings, etc.) va se poursuivre avec ou sans pressions européennes, puisque les initiatives partent dans ces cas-là de l’OCDE ou du G7.

Enfin, on ne répétera jamais assez qu’à aucun égard l’intégration européenne n’est synonyme de nivellement par le bas. Prenez le Luxembourg, membre fondateur de l’UE, à peine plus peuplé que Genève. Le Grand-Duché a su cultiver sa différence, au point par exemple de siphonner l’essentiel de l’industrie des fonds de placement au nez et à la barbe de la Suisse, et plus généralement d’atteindre un niveau de vie qui n’a rien à envier au nôtre. Quant à la libre circulation des personnes, elle n’y est à l’origine d’aucun débordement migratoire, avec un solde positif à peine supérieur à 11'000 personnes, et une proportion d’étrangers représentant 47% de la population totale résidente, soit un peu plus que Genève certes (41%), mais tout de même. Alors, que craindre ?

* Cf. Directive (UE) du 17 avril 2019 sur le droit d'auteur et les droits voisins dans le marché unique numérique

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