Quand la sécurité tue l’épargne et les banques (11/05/2021)

Parce qu’elles rechignent à faire crédit ou que tout simplement peu d’emprunteurs les sollicitent, les banques parquent leurs liquidités sur leurs comptes auprès de la banque centrale. Les chiffres sont éloquents à cet égard. Alors que l’ensemble de leurs crédits en Suisse n’ont augmenté que d’un peu plus de 40% en 10 ans – et encore essentiellement en prêts hypothécaires (+50%), les autres crédits n’ayant crû que de 15% – leurs avoirs en comptes de virement auprès de la BNS ont été multipliés par quinze !

Pour partie, mais pour partie seulement, cette avalanche de liquidités est la conséquence des interventions d’une Banque nationale occupée à défendre un taux de change supportable. Il en a résulté un gonflement de son bilan contre lequel, comme on sait, elle a mis en place un intérêt négatif, qui pénalise les avoirs des banques au lieu que ceux-ci soient rémunérés ainsi qu’il en allait naguère. Du coup, la marge d’intérêt des banques s’est rétrécie à un point que la rentabilité continûment faiblissante de leurs activités de prêts, concurrence oblige, n’a évidemment pas arrangé.

Comme il faut bien gagner sa vie, et que la clientèle des déposants est en quelque sorte captive (où placer son argent sinon sur un compte bancaire ?), les banques se sont peu à peu résolues à leur infliger à leur tour des taux négatifs. Les grands comptes ont évidemment protesté, et obtenu quelques dérogations. Les tout petits échappent encore à la sanction, mais entre les deux, il y a de très nombreux épargnants qui n’ont désormais le choix qu’entre courir le risque de placements en Bourse et le maintien d’avoirs en compte destinés à fondre au rythme d’au moins 1% l’an (taux négatifs et autres frais bancaires compris)

A vrai dire, la réalité est encore plus complexe. Si les banques, dans ce monde financier qui marche sur la tête, décourage l’épargne au lieu de la rechercher comme il était autrefois de règle, ce n’est pas seulement pour cause de faiblesse et  même d’inversion des taux d’intérêt. C’est aussi, et on en parle moins, que les normes de sécurité imposées aux banques depuis la crise financière de 2008 les obligent à respecter un ratio minimum de fonds propres par rapport à l’ensemble de leurs engagements. Ce ratio de levier a un coût – la rémunération du capital – qui augmente évidemment avec la taille du bilan. C’est exactement pour cette raison qu’à la suite d’un resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale (qui avait assoupli ses exigences en matière de fonds propres au début de la pandémie), de très grandes banques américaines ont approché leurs principaux clients pour les enjoindre de convertir leurs dépôts en placements monétaires (money market funds).

Les habitudes en matière de refinancement bancaire ne sont certes pas les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique (en Amérique, on se refinance de préférence sur le marché monétaire, alors qu’en Europe la source première de refinancement demeure le recours aux dépôts de la clientèle), mais le principe est le même : le bas niveau des taux d’intérêt pousse les banques à réduire la taille de leur bilan.

Cette mise à l’écart de déposants autrefois choyés par leurs banques risque cependant de se retourner contre elles, et signifier même à la longue leur disparition pure et simple, car les avancées technologiques sont en train de faire naître de nouvelles catégories d’acteurs – « néo-banques», banques mobiles et autres fournisseurs de services en ligne – qui rompent délibérément avec les pratiques bancaires classiques en les ramenant au niveau de simples  services à la portée d’un clic de téléphone. Gare !

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