Inflation: Anne, ma sœur Anne... (06/04/2021)

L’inflation est-elle en train de se rappeler à notre bon souvenir ? Peu en doutent, tant les signes précurseurs et les raisons de le penser sont nombreuses : taux longs qui se redressent, objectifs et prévisions des banques centrales révisés à la hausse, dépenses de consommation bridées par la crise sanitaire mais prêtes à repartir au moindre desserrement des contraintes, etc. 

Pour autant, l’opinion de bon nombre d’analystes est que le phénomène devrait être de courte durée, et la courbe des prix reprendre d’ici un an ou deux son allure précédente. La Banque nationale suisse, par exemple, table sur une remontée à +0,6% pour le quatrième trimestre, avant un retour à +0,3% au milieu de l’année prochaine. Pour rappel, son objectif d’inflation se situe autour des 2%. Tant qu’on n’y est pas, sa politique demeurera accommodante (d’ailleurs, c’est à peine si le rendement des obligations de la Confédération à 10 ans d’échéance a bougé depuis le début de l’année : de -0,551% le 4 janvier, il est passé à -0,317% le 29 mars). Autrement dit, il ne se produirait qu’une bouffée de renchérissement au moment où les vannes s’ouvriront, puis tout redeviendrait normal.

Mais l’affaire est discutée. Les optimistes font valoir le caractère du cours actuel des choses (absence d’inflation, taux d’intérêt ultra-bas) : vieillissement démographique et augmentation concomitante du taux d’épargne; ouverture des marchés à la concurrence ; déréglementation et son corollaire, libéralisation financière ; baisse de la pression fiscale ; perte d’influence des syndicats ajoutera même le chroniqueur économique en chef  du Financial Times*.

Dans le camp d’en face, on en revient invariablement au dogme monétariste selon lequel «l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire» (Milton Friedman). Et l’on retrouve, en première place des commentaires, celui de l’intraitable Hans-Werner Sinn, l’ancien président de l’Ifo (Institut für Wirtschaftsforschung) de l’Université de Munich et conseiller du gouvernement Merkel, qui ne manque pas une occasion de rappeler «les énormes réserves de monnaie de base** que les banques détiennent aujourd'hui sur leurs comptes auprès de la banque centrale» et qui ne se répercutent même pas sur les agrégats M1 à M3. Autrement dit, le niveau apparemment modeste de la masse monétaire actuelle masque en réalité un formidable potentiel inflationniste qui s’exprimera le jour où le multiplicateur du crédit se mettra en marche. D’autant, ajoute l’expert, que les énormes plans de relance financés par un endettement public échappant à tout contrôle viendront, avec l’effet qu’on imagine, tirer sur la corde de la dépense que la politique monétaire tente vainement de pousser.

On verra bien qui l’emportera.

 

*​The return of the inflation spectre, FT du 26 mars (ft.com)

**​Ou M0, agrégat correspondant à la monnaie (billets et pièces) émise par la banque centrale  

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