L’humeur des marchés, mieux que la BNS (03/03/2021)

Alors qu’il a fallu à la Banque nationale plus de 130 milliards de francs d’achats de devises en un an pour défendre un cours de l’euro qui ne s’écarte pas trop de 1.07 franc, le renversement des attentes qui s’est manifesté ces derniers jours sur les marchés a d’un seul coup propulsé la monnaie unique à près de 1.10 franc (et même au dessus, le 24 février). On ne va pas bouder son plaisir, surtout du côté des exportateurs, mais on peut tout de même s’interroger sur la capacité d’un petit pays, important financièrement certes, mais néanmoins lilliputien sur la scène mondiale, à piloter sa monnaie indépendamment des grands courants internationaux.

En l’occurrence, ce qui a détourné les capitaux du franc a totalement dépassé le champ des possibilités de la BNS. Ce n’est ni la faiblesse de la conjoncture helvétique, ni l’impuissance de nos pharmas dans la recherche d’un vaccin ou de tout autre produit susceptible de venir à bout du virus, ni quelque autre raison d’origine domestique qui a détourné les placeurs de capitaux de notre monnaie traditionnellement réputée refuge. Non, ce qui a joué en l’occurrence, et pourrait bien influencer la suite, c’est le renversement des rapports de force intervenu sur la scène financière et monétaire, à commencer par la nette progression des rendements obligataires aux Etats-Unis et plus généralement la fin probable sinon prochaine du long épisode de taux nuls ou négatifs. A ce jeu de bascule, le franc fort n’est pas gagnant, car si la confiance revient, il n’y a plus beaucoup de raisons de le privilégier dans les politiques de placement. Et le «carry trade», cette manière très spéculative de profiter des écarts de rendement, est en train de faire son grand retour.

Le soulagement que l’affaiblissement spontané du franc procure à une Banque nationale qui s’évertue depuis tant d’années à l’obtenir n’est peut-être pas appelé à durer, mais sa simple manifestation montre à quel point ce sont les masses de capitaux en mouvement, et non les interventions d’une seule banque centrale, en l’occurrence la nôtre, qui déterminent les cours de change. Tant et si bien qu’on en revient invariablement à la question de l’autonomie monétaire de la Suisse, ou plutôt à la vérification de la pertinence, appliquée au cas de la Suisse, du fameux «trilemme monétaire» de Robert Mundell, selon lequel un pays ou une zone monétaire (telle la zone euro) ne peut à la fois maintenir la libre circulation des capitaux, un taux de change fixe et une politique monétaire indépendante (c’est-à-dire, par exemple, resserrer le crédit et faire monter les taux d’intérêt quand dans le même temps les autres pays ou zones monétaires empruntent un chemin inverse).

Espérer que le niveau de la relation de change franc-euro atteint ces derniers jours se maintienne durablement tient donc davantage du désir que des réalités, sauf dans l’hypothèse où l’une des trois pointes de la triangulation mundellienne, en l’occurrence la dernière, serait abandonnée. En clair, il faudrait admettre pour cela que le franc soit irrévocablement lié à l’euro. Ou, plus clairement encore, que la Suisse fasse partie de la zone euro, ce qui suppose au préalable qu’elle rejoigne l’Union. Indicible, impensable, inconcevable en l’état actuel de l’opinion, pareille perspective finira bien un jour par s’imposer comme une évidence, tant la marge qui nous sépare d’elle tend au fil des ans et des événements à se réduire, quoi qu’en pensent et prétendent certains.

21:42 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |