Le Bitcoin et la dette publique (16/02/2021)

D’un côté, une communauté financière qui s’enflamme pour une «cryptomonnaie» ne valant intrinsèquement rien et en propulse pourtant la «valeur de marché» jusqu’à près de 50'000 dollars l’unité. De l’autre, un escadron d’économistes majoritairement français et presque exclusivement de gauche qui considèrent que, 2'000 milliards de dette publique ne valant au fond pas grand-chose puisque détenus par la BCE, mieux vaudrait les effacer purement et simplement. Un monde fou, fou, fou, fou, en somme. En tout cas, des signaux révélateurs d’une perte de repères, qui conduit à négliger quelques vérités que l’on ferait bien de garder à l’esprit.

Sur le bitcoin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, la cause est entendue : comme l’écrit le Financial Times en titre, on pourrait bien avoir affaire à une «tulipomanie numérique» (digital tulip), même si l’annonce par Elon Musk, roi de toutes les fantasmagories du genre, de son intention d’acheter pour 1,5 milliard de dollars de ladite crypto-monnaie a visiblement achevé de convaincre les plus hésitants. Car si le créateur de la Tesla, adulée par les automobilistes helvétiques, et initiateur de vols spatiaux adoubés par la Nasa elle-même vous dit qu’il faut y aller, eh bien allons-y !

L’histoire de la dette publique est plus compliquée à cerner. A taux zéro et même négatifs, les emprunts d’Etat sont si volumineux qu’on peine à penser qu’ils puissent être remboursés un jour. Et puis, l’histoire et la pratique gouvernementale montrent qu’en réalité les dettes publiques ne sont jamais véritablement remboursées. Elles sont tout bonnement «roulées», c’est-à-dire remplacées à leur échéance par de nouveaux emprunts, de sorte qu’il n’est pas faux de prétendre qu’elles sont d’une certaine manière perpétuelles.

Il y a cependant une grande différence de circuit entre des dettes reconduites et des dettes effacées. Les premières donnent lieu à un remboursement à l’échéance, et l’émission de nouveaux emprunts destinés à prendre leur succession est prise ferme par des souscripteurs qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui les ont précédés. Les dettes effacées, elles, annulent des créances qui du coup ne sont pas recouvrables, et engendrent par conséquent des pertes sèches qui, selon les créanciers concernés, occasionnent des «correctifs de valeur» délicats à supporter. Lorsqu’il s’agit de banques (on se souvient du cas de la Grèce), il peut même se produire que leur survie soit menacée, ce qui oblige les Etats concernés à voler à leur secours, donc à augmenter leur propre endettement. Si ces dettes effacées sont des dettes publiques, rachetées préalablement sur le marché, le circuit est plus court : on ne repêche pas directement les banques, mais l’endettement public est identiquement augmenté.

On voit donc qu’à la fin c’est toujours l’Etat, donc le contribuable, qui porte la charge. Mais en est-ce vraiment une ? Si, les bas taux d’intérêt aidant, le service de la dette n’obture pas une part grandissante de la dépense publique, on peut compter sur la croissance pour amortir en douceur le fardeau. C’est, en gros, le calcul que font nos fameux économistes, puisqu’ils invitent les Etats de l’eurozone, débarrassés de la dette ainsi annulée selon leur vœu, à en consacrer un montant équivalent à des investissements dans une «reconstruction écologique et sociale» dont le potentiel accélérateur serait à leurs yeux déterminant.

Pas sûr qu’une ligne aussi droite entre l’énoncé et le résultat attendu soit du goût de l’autorité. Dans le monde réel, on préférera toujours recourir à des circonlocutions lorsqu’il s’agit, une fois les objectifs de relance formulés, de désigner les moyens d’y parvenir. C’est beaucoup plus correct, politiquement parlant.

 

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