Ils jouaient à faire sauter la banque (01/02/2021)

Le monde financier est en émoi depuis qu’une masse – des milliers, peut-être davantage – de boursicoteurs réunis sur un site communautaire spécialiste du genre se sont mis en tête de faire «sauter Wall Street» en poussant à la hausse le cours d’une action tout ce qu’il y a de plus ordinaire, de manière à prendre à contre-pied des hedge funds qui spéculaient à la baisse sur ce titre d’une société à deux doigts de faire faillite (GameStop, une chaine américaine de magasins de jeux vidéo).

Ce genre de vente à découvert (emprunter les titres que l’on vend pour les racheter ensuite à bas prix) oblige en effet en cas de hausse ceux qui s’y livrent à couvrir au plus vite leurs positions, afin de limiter autant que possible leurs pertes, ce qui contribue encore davantage à faire monter le titre en question. En l’occurrence, les actions de GameStop, qui se traînaient depuis des années au plancher et ne valaient plus qu’une poignée de dollars (3,03) à mi-août 2019, se sont envolées en quelques jours au point de dépasser les 347 dollars le 27 janvier dernier. Du coup, la capitalisation boursière de cette société qui ne valait pratiquement plus rien s’est retrouvée à des hauteurs stratosphériques : 24 milliards de dollars !

La ruée des petits investisseurs sur la cible visée suppose qu’un certain nombre de conditions soient réunies. D’abord, l’existence d’une plateforme de rassemblement dédiée à l’assaut fomenté. Ici, c’est sur Reddit (ou plus exactement sur le SubReddit concerné, au nom révélateur de WallStreetBets) que l’on a ourdi le coup, même si le fondateur dudit réseau jure ses grands dieux qu’il n’a jamais voulu rien d’autre que favoriser l’échange de conseils entre passionnés de trading. Ensuite, la disposition d’une application mobile de courtage en ligne, facile d’accès et ne facturant aucun frais, ce qui encourage évidemment le day trading et autres allers retours boursiers contribuant à chahuter la cote. Le courtier mis ici à contribution porte le nom révélateur de Robinhood, attirant pour les jeunes en général et plus particulièrement ceux désireux d’en découdre avec les investisseurs institutionnels qui «font» Wall Street et symbolisent l’écart grandissant entre riches et pauvres. Enfin et accessoirement, la perspective d’un gain facile à portée de clic, qui ne déplaît évidemment pas à ce même public.

Bien au-delà du simple soupçon de manipulation boursière que la Securities and Exchange Commission (SEC), l’organisme américain de contrôle des marchés financiers, a rapidement nourri, bien d’avantage aussi que l’appréciation que l’on peut porter sur le rôle des hedge funds, malfaisants selon les uns, utiles selon les autres, se pose la question de l’influence grandissante des réseaux sociaux qui, après avoir débarqué sur la scène politique (l’attaque du Capitole, le défi lancé au Kremlin par Navalny, mais aussi les foules de manifestant(e)s narguant l’autorité dans les rues de Minsk, Moscou ou Varsovie), s’en prennent désormais aux temples du capitalisme, avec une puissance et une instantanéité qui interloquent les gardiens de l’ordre établi.

Ce n’est pas que le dévolu jeté sur une société de seconde zone par des amateurs de frissons boursiers soit de nature à ébranler la finance. Sur des valeurs de premier ordre, leur tir concentré n’aurait guère plus d’effet qu’une piqûre de moustique sur le dos d’un éléphant. Mais il y a, à la lumière du cas présent, de quoi réfléchir sur l’importance prise par les mouvements de foule dans un monde traversé de réseaux sans cesse plus nombreux et véhiculant les idées les plus folles.

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