Le virus au secours du commerce local ? (24/11/2020)

Il y a, avouons-le, quelque chose de parfaitement iconoclaste dans la proposition. Alors que les détaillants, à quelques incohérentes administratives près, sont condamnés à maintenir portes closes pour un temps indéterminé, comment imaginer que la pandémie puisse en réalité leur venir en aide ? Et pourtant. La conséquence, sinon immédiate, du moins à terme, du changement de nos habitudes en matière d’achalandage pourrait bien finir par profiter au commerce de proximité, c’est-à-dire très exactement à celui qui aujourd’hui est menacé d’extinction pure et simple si on ne lui porte pas secours. Voyons en effet.

 

Si l’on ferme la parenthèse des achats en ligne, qui de toute façon se maintiendront, le plus clair des nouvelles attitudes consommatrices est le report des dépenses courantes des ménages sur l’offre de biens, alimentaires mais pas seulement, qui sont produits localement. 

Or, que ce basculement signifie-t-il ? Eh bien, que les producteurs et revendeurs proches de nous bénéficient désormais – et en auront la pleine jouissance lorsque les barrières prophylactiques seront levées – d’un avantage considérable sur les offrants géographiquement éloignés, dont ils dénonçaient jusqu’ici la pression concurrentielle, d’autant plus marquée que les défenseurs des consommateurs, alliés sur ce point aux autorités, travaillaient sans relâche à l’abattage des obstacles techniques au commerce (donc à l’encouragement de la concurrence venue de l’extérieur proche ou lointain) et à la libération des importations parallèles. Le virus est ainsi venu marquer un point final à cet aspect du libre échange, désormais moralement réprouvé et économiquement boycotté. On préfère à présent, protection de la santé oblige, payer plus cher pour acheter local, alors que précédemment le mot d’ordre était de préférer, toutes origines confondues, acheter moins cher.

L’irruption du covid19 dans nos modes comportementaux n’est bien entendu pas la seule cause de leur infléchissement. On sentait depuis quelque temps déjà que les consommateurs devenaient sensibles à l’argumentaire écologique. Mais le coup de pouce sanitaire qui a bousculé leurs habitudes est indéniable. Le besoin de contacts sociaux plus étroits et plus fréquents a évidemment été stimulé par les périodes de moins en moins supportées de confinement, et ce besoin-là, à côté d’autres soucis plus transcendantaux, semble de nature à perdurer.

Mais il faudra, pour qu’il ne s’érode pas, que les commerçants locaux déploient des trésors d’imagination afin de fidéliser cette clientèle de retour. Des prix plus élevés doivent se justifier par un «plus» de valeur ajoutée, qui ne se limite pas à l’argument de la proximité. On devra aller chercher ce supplément dans le «service après vente», les facilités de paiement, les «retours» sans discussion, les livraisons rapides à domicile, et ainsi de suite. Ce qui a fait le bonheur et le succès d’enseignes dominantes, telles qu’Amazon ou Zalando, c’est précisément ce surcroît d’amabilités pécuniaires, qui pèse lourd dans leurs frais généraux mais les compense au multiple, à preuve leur succès phénoménal.

L’îlot de vie chère à donc une longue vie devant lui, pour peu que ses protagonistes – commerçants, artisans et autres distributeurs – sachent s’y prendre, ne trébuchent pas en cours de route faute de soutiens publics adéquats, et ne gaspillent pas, par négligence ou fainéantise, le profit inattendu issu de manière collatérale de la pire crise que le monde ait connue depuis la guerre.

Marian Stepczynski

 

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