Mais qui fait monter la bourse? Nous! (20/10/2020)

L’une des constantes les plus affligeantes de la période actuelle est que les riches deviennent toujours plus riches quand la plupart des gens peinent à nouer les deux bouts. Aux Etats-Unis par exemple, 56% de la capitalisation boursière totale est en mains de 1% des plus riches, pendant que la rente moyenne promise aux personnes âgées de 55 à 64 ans par le plan de retraite 401(k) – le système de retraite le plus courant – atteint à peine 3000 dollars par an*.

Le niveau sans cesse plus bas des taux d’intérêt arrange d’autant moins les choses que l’épargne précaution, portée à des niveaux inhabituellement élevés crise sanitaire oblige, restreint encore davantage les maigres ressources disponibles pour le plus grand nombre. 

Le paradoxe veut que, en bonne partie, les deux phénomènes soient liés. La propension accrue à épargner est en effet l’une des premières responsables de la faiblesse des taux, laquelle explique à son tour la montée des cours en Bourse. Or pour l’essentiel, la richesse des plus riches est justement constituée de leurs portefeuilles de titres.

Poussons un peu plus loin l’analyse. La recherche de meilleurs rendements détourne les épargnants qui en ont la possibilité de leurs placements traditionnels sous forme de dépôts bancaires ou d’obligations sans risque, qui ne rapportent strictement rien ou même coûtent quelque chose, et les pousse à s’orienter vers les placements en actions. Faute d’informations privilégiées qui leur donneraient accès aux «pépites cachées» de la cote et autres start-up prometteuses, ces petits porteurs ou ceux qui, tels les fonds de pensions, collectent leurs économies, se portent acquéreurs de la part du capital des grandes sociétés effectivement échangeable sur le marché, ce qu’on appelle le «flottant». Le gros morceau, lui, ces trois quarts ou davantage du capital des blue chips, demeure solidement en main de leurs actionnaires fondateurs ou des groupes qui s’en sont par la suite assuré le contrôle : les Jeff Bezos d’Amazon, Bill Gates de Microsoft et autres géants du Web d’aujourd’hui, comme les Rockefeller de Standard Oil ou Henry Ford d’hier.

La valeur d’une société, mesurée par son cours atteint en Bourse, autrement dit par son prix à la marge, c’est ainsi «vous et moi» qui la faisons monter lorsque nous en achetons les actions. 

Cette richesse des plus riches nous plonge dans des abîmes de réflexions. Car à quoi comparer, en définitive, la hausse des actions ? En forçant un peu le trait, on l’assimilera à l’un ou l’autre des quatre états suivants : 1° à une sorte de pyramide de Ponzi, puisque le dernier investisseur à entrer en Bourse est sûr de perdre; 2° à un «autogoal», puisque les bulles spéculatives finissent toujours par éclater ; 3° à une richesse purement virtuelle, puisque cette fortune ne peut être «consommée» (comment dépenser autant de milliards durant une vie d’homme ?) ; 4° à une façon de s’arroger du pouvoir. Là est tout le problème ! 

Mais ce pouvoir de l’argent demeure quoi qu’on en dise inférieur au pouvoir politique, car les oligarchies financières finissent toujours par plier devant la puissance publique. Même si l’OCDE  peine à imposer sa vision en matière fiscale, et qu’il est illusoire de penser que les GAFA pourront être «terrassées» en deux temps trois mouvements, il n’est plus du tout inimaginable de les voir contraintes de se soumettre aux règles que la communauté internationale est enfin en train de mettre sur pied. Cela prendra du temps, mais on y arrivera.

 

* Cf. The Economist du 17 octobre 2020

 

 

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