Le monde demain: la stagdéflation, ni V ni W ni U mais L (01/09/2020)

Au fur et à mesure que la pandémie semble rebondir, l’espoir d’une franche reprise – d’une conjoncture en «V» – qui remettrait d’un coup les économies d’aplomb s’amenuise pour laisser place à des pronostics plus déprimants.

Grosso modo, deux scénarios se dessinent. Le premier, majoritairement choisi par les analystes, découle d’une vision monétariste des choses. Pour rappel, les adeptes de la théorie formalisée par l’Ecole de Chicago reviennent invariablement au postulat selon lequel l’inflation est «toujours et partout un phénomène monétaire». C’est l’augmentation excessive de la masse monétaire qui conduit, à la longue, à la hausse des prix. Ce point central de la théorie quantitative de la monnaie a beau sembler controuvé par l’évolution de ces dernières années, durant lesquelles les prix ont eu plutôt tendance à baisser malgré les énormes quantités de monnaie déversées par les banques centrales, on continue mordicus à le défendre. 

Quant à l’évolution des taux d’intérêt, qui persistent à marcher à contresens (le surendettement des Etats devrait logiquement les faire monter), elle découlerait simplement de la lenteur avec laquelle les anticipations s’adaptent à de nouvelles situations. Mais on ne perd rien pour attendre : lorsqu’elles se seront adaptées, ces anticipations, l’inflation éclatera au grand jour, et il sera trop tard pour la contenir, quoi que tentent les autorités monétaires. Elle sera hors de contrôle. 

Entretemps, on nage en plein paradoxe : la principale de ces autorités, la Réserve fédérale américaine, vient en effet au contraire de relever d’un cran son objectif d’inflation, en annonçant qu’elle accepterait désormais de laisser la hausse des prix dépasser «pendant un certain temps» l’objectif actuel de 2%, histoire de ne pas freiner prématurément la reprise. Les autres banques centrales ne vont pour l’instant pas aussi loin dans l’hérésie, mais qui sait ce que l’avenir nous réserve.

Une opinion moins partagée esquisse un scénario nettement plus sombre. Parce que la brutalité de la crise a profondément marqué les esprits et fait reculer toutes les formes de projets, qu’il s’agisse des prévisions de dépense des consommateurs ou des plans d’investissement des entreprises, le monde de demain serait aux prises avec une interminable lenteur économique se morfondant dans un environnement paupérisé. Il ne s’agirait pas d’une situation équivalant à la stagflation consécutive au choc pétrolier des années 1970, mais d’un phénomène encore jamais vu qu’on pourrait baptiser stagdéflation, savoir la coexistence d’une faiblesse persistante du taux de croissance, obstinément inférieur au potentiel de production, et d’un niveau toujours trop bas des prix et des taux d’intérêt, trop bas pour permettre au mécanisme classique du multiplicateur keynésien de jouer : les déficits budgétaires, tout massifs qu’ils soient, ne trouveraient tout simplement pas le relais de la dépense privée, les générations futures étant condamnées à supporter la charge écrasante des soutiens apportés à celles qui les auront précédées. Ce serait donc, pour reprendre les lettres de l’alphabet étrennées depuis les débuts de la pandémie, le «L qui aurait fini par s’imposer, en lieu et place du «V» espéré, du «W» à la rigueur, et même du «U» faute de mieux.

Ce que ces diverses manières d’esquisser l’avenir ont en commun, c’est l’incapacité dans laquelle ceux qui les ont imaginées se trouvent de percevoir un début de lumière au bout du tunnel. Jusqu’à présent, on savait qu’à un creux conjoncturel succédait toujours une reprise. Aujourd’hui, on n’en est plus tout à fait sûr.

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