«On vous l’avait bien dit !» (01/04/2020)

Et voici venu le temps des redresseurs de torts et des justiciers du jour d’après. Ecoutez-les : «Comment se fait-il que la Suisse, patrie des pharmas, soit incapable de fournir les masques et les solutions hydro-alcooliques dont nos soignants débordés ont un cruel besoin ? Comment n’a-t-on rien vu venir, alors qu’une pandémie de cette nature nous pendait au nez depuis que des scénarios catastrophes l’avaient annoncée que chacun pouvait consulter ? Comment des gouvernements, dont les ministres de la santé au premier chef, ont-ils pu fermer des hôpitaux et laisser s’étioler les budgets du secteur médico-social alors que les besoins de populations vieillissantes allaient visiblement augmenter même avant que surgisse cette cochonnerie de virus ?».

Il y a, dans l’avalanche de reproches et de blâmes qui déferle, l’expression d’une forme de relâchement au fond assez naturelle après la stupéfaction et le stress des débuts. Mais de grâce, un peu de retenue et d’humilité, surtout de la part des médias et des tribuns politiques !

Revenons-en au fait et au prendre. Sous tous les régimes et sous toutes les latitudes, abstraction faite bien entendu des dérives de toutes sortes (corruption, concussion, pratiques mafieuses, enrichissements illégitimes, népotismes, autoritarismes...), l’organisation de la société et de son économie n’a jamais été prioritairement axée sur la préparation au pire, mais sur la recherche, plus ou moins intelligemment menée, d’un niveau de bien-être compatible avec un coût aussi bas que possible. Ce qui implique, en particulier, une gestion économe des ressources disponibles, et leur répartition selon des clés non discriminatoires.

Pareille «optimisation», pour reprendre un mot familier des économistes, suppose en effet : des stocks intermédiaires serrés au plus près, des méthodes de production juste-à-temps, des modes de distribution empruntant les canaux les plus rapides (le temps, c’est de l’argent). Nul ne s’en est plaint en temps normal, qui est la règle. Le superfétatoire, au contraire, a été largement critiqué. Indice d’une mauvaise gestion, d’un laisser-aller négligent, d’un coupable gaspillage de ressources. Des exemples ? Ils abondent, y compris de tout petits, dans notre plus proche environnement. Citons-en deux, aux antipodes l’un de l’autre : les réserves des caisses-maladie, responsables prétend-on des primes trop élevées ; le «migros data», date limite de vente et de consommation copiée depuis lors par tous les distributeurs, auquel on reproche désormais volontiers de contribuer à des pertes alimentaires considérables.

On apprend toujours des catastrophes naturelles. Tchernobyl et Fukushima (là aussi, «on vous l’avait bien dit !») ont amené à un durcissement des normes de sécurité nucléaire. Kobe en 1995, comme San Francisco en 1906, ont permis le développement de règles parasismiques pour la construction des bâtiments. Et puis, eh oui, la grippe espagnole de 1918, sorte de répétition générale des pandémies à venir, a conduit à une meilleure prise de conscience de l’importance de l’hygiène, à commencer par le lavage consciencieux et prolongé des mains qui, aujourd’hui encore et mieux que toute autre mesure, aurait permis sinon d’enrayer du moins de ralentir fortement la propagation du virus. Or, ceux-là mêmes qui foudroient de leur courroux l’impéritie des dirigeants de ce monde vont se promener sur les quais encombrés et continuent comme si de rien n’était à faire la fête entre amis.

07:50 | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | | |