Banques et autres zombies (10/10/2018)

La persistance de taux d’intérêt extrêmement bas, cette anomalie, héritée de la crise, voulue par les banques centrales, a permis d’éviter le pire. Mais elle a aussi eu pour effet de laisser subsister des entreprises qui auraient dû logiquement disparaître. Les unes parce que, surendettées, elles auraient été asphyxiées en temps normal par des taux plusieurs fois supérieurs. Les autres, parce que cet argent trop bon marché, faussant les calculs, a masqué leur incapacité à rejoindre le minimum de rentabilité nécessaire à leur survie dans la durée. Toutes forment ce qu’on pourrait appeler un cortège de zombies, ensemble de pièces défectueuses logiquement promises au rebut, mais que les circonstances ont maintenues artificiellement en état de marche.

Parmi elles il y a eu, et il y a encore, beaucoup de banques. Leur bilan contient une trop forte proportion de créances dites pourries, plus élégamment qualifiées en langue anglaise de non performing loans, rangées dans cette catégorie dès l’instant où «plus de 90 jours se sont écoulés sans que l’emprunteur ait versé les tranches de remboursement ou les intérêts contractuellement prévus», selon la définition donnée par la Banque centrale européenne. Les débiteurs de ces établissements bancaires sont par définition eux-mêmes des zombies, puisqu’ils n’honorent plus leurs engagements. Ils sont en quelque sorte la corde qui soutient le pendu.


L’Europe regorge de banques structurellement faibles, insuffisamment capitalisées, ployant sous des monceaux de créances douteuses. Grèce, Portugal, Espagne, France dans une moindre mesure, restent sous surveillance. Mais c’est l’Italie qui en héberge le plus. Monte dei Paschi di Siena y est l’enseigne la plus emblématique, elle qui, trop grosse pour partir en faillite, est soutenue à bout de bras par un Etat qui en contrôle les deux tiers du capital avec l’objectif, probablement hors d’atteinte, d’en sortir d’ici 2021. Mais il n’y a pas que MPS.

 

Sur la quatre vingtaine de banques italiennes placées sous la surveillance directe ou indirecte de la BCE, bon nombre ne se relèveraient pas – sauf à être sauvées elles aussi par l’argent public – d’une hausse des taux d’intérêt. Dans une étude portant sur quatorze pays, la Banque des règlements internationaux explique comment on en est arrivé là. Faute d’être soumises à des régimes suffisamment drastiques de liquidation, les banques au bilan déséquilibré ont eu tendance, à la faveur justement de taux d’intérêt peu élevés, à renouveler leurs prêts à des entreprises non viables au lieu de les passer par pertes et profits, entraînant du même coup une progression considérable de la proportion d’entreprises zombies depuis, en gros, le début des années 1980.


Or ce maintien en vie de banques trop faiblement capitalisées et d’entreprises qui devraient disparaître présente, du point de vue économique général, un double inconvénient. Il immobilise des ressources qui seraient engagées de manière plus productive ailleurs, et freine du même coup le potentiel de croissance. Ce n’est donc pas un hasard si le taux de progression du produit intérieur brut de la zone euro se traîne loin derrière celui d’autres régions du monde et notamment des Etats-Unis où les régulateurs n’ont jamais hésité à laisser partir en faillite banques et entreprises potentiellement zombies, et où la Réserve fédérale n’hésite pas à faire remonter les taux d’intérêt avant que l’inflation n’atteigne une cote d’alerte.

 

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