Cet engouement délétère pour les cryptomonnaies (07/03/2018)

Au fond, qu’est-ce qu’une monnaie ? L’analyse – économique, mais pas seulement – résume la chose de la manière suivante. La monnaie est à la fois unité de compte, moyen de paiement et réservoir de valeur. A ce triple titre, et sous les multiples formes qu’elle a pu revêtir au cours de sa déjà longue histoire, elle facilite l’échange de biens et de services de manière infiniment plus efficace que le troc, qui suppose la double coïncidence en temps et en lieu d’une offre et d’une demande. Mais il faut aussi, et par dessus tout, que cette monnaie soit acceptée par tous. Or une telle confiance, établie peu à peu par l’usage, ne résiste à l’usure du temps que si elle peut s’appuyer sur une convention (sociale, institutionnelle) de nature à en prévenir les débordements, et ils sont nombreux, susceptibles de la ruiner. L’histoire monétaire est en effet jonchée d’épisodes d’hyperinflation dont le monde n’a réussi à sortir que par le truchement de monopoles d’émission confiés aux banques centrales.

Or ce qu’on appelle les cryptomonnaies ne répondent que très partiellement aux critères qui définissent ce qu’est une monnaie. Elles permettent certes l’échange sans intermédiaire (peer to peer) à l’instar des encaisses classiques (nos bons vieux billets de banque et nos pièces), sont émises sans l’intervention d’une banque centrale, comme d’autres types de monnaies rencontrées à certaines époques (les monnaies privées du free banking aux Etats-Unis au milieu du 19e siècle, ou celles apparues puis disparues en Allemagne durant la guerre de Trente Ans), et n’existent que sous forme numérique, tout comme la monnaie dite scripturale, constitutive de nos dépôts bancaires.

En revanche, elles ont la caractéristique tout à fait particulière, rendue possible par les réseaux informatiques, de s’appuyer sur cette prodigieuse découverte qu’est la «blockchain», cette sorte de grand livre de comptes décentralisé ou, comme disent les informaticiens, de base de données distribuée, qui ouvre la voie à toutes sortes d’applications (authentification de documents, trading en ligne, sécurisation des contrats) plus sérieuses et plus utiles que la création de purs objets de spéculation.

Car c’est bien de spéculation qu’il s’agit lorsqu’on parle de cryptomonnaies ou des désormais multiples déclinaisons du Bitcoin qui fleurissent un peu partout. Ainsi que l’a défini Agustín Carstens, le nouveau directeur général de la Banque des règlements internationaux, dans une récente conférence à la Goethe-Universität de Francfort, cette cryptomonnaie, que l’on essaye de présenter comme l’amorce d’un système de paiement alternatif affranchi de toute intervention d’une banque centrale, est en réalité devenue «la combinaison d’une bulle spéculative, d’une chaîne de Ponzi et d’un désastre environnemental». En tout état de cause sa volatilité est telle, ajoute Carstens, qu’elle représente un piètre (poor) moyen de paiement et un bien étrange (crazy) réservoir de valeur. La seule chose dont on puisse être sûr, c’est que son côté cryptique fait d’elle une candidate idéale pour la dissimulation du fruit d’activités illégales et parfois même criminelles.

C’est d’ailleurs pour cette raison que les banques centrales ont entrepris d’en suivre de près l’évolution et se tiennent prêtes, parole de BRI, à intervenir si nécessaire.

 

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