La difficile cause du libre échange (13/10/2015)

Quel paradoxe ! C’est à Berlin, capitale du pays qui profite le plus de l’ouverture des marchés, que s’est déroulée samedi une manifestation monstre (une bonne centaine de milliers de participants) contre le projet de «Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement» – TTIP en anglais – négocié entre les Etats-Unis et l’Union européenne.

Les opposants, qui s’en étonnerait, se recrutent essentiellement parmi les ONG, syndicats et gauches plus ou moins radicales, méfiantes par principe à l’endroit de ce genre d’accords considérés comme fossoyeurs de la démocratie pour les uns, destructeurs d’emplois pour les autres, ou plus prosaïquement synonymes de baisse programmée du niveau de qualité – un Cassis de Dijon transatlantique en quelque sorte.

La cause du libre échange n’a jamais été facile à défendre, tant ses avantages économiques mettent du temps à se manifester, tandis que ses effets redistributionnels, négatifs bien que passagers, sont immédiatement ressentis, singulièrement en période de crise et de chômage. Quand au surplus la déréglementation (fiscale, douanière, administrative) qui caractérise l’ouverture des marchés renvoie à son aspect le plus détestable, celui qui d’une certaine façon a provoqué la crise financière, on peut comprendre pourquoi tant de manières de manifester son désaccord se sont trouvées réunies derrière la bannière “STOPP TTIP”, tout au long d’un Tiergarten noir de monde entre la Colonne de la Victoire et la porte de Brandebourg.

Dans un pareil élan protestataire, on n’est pas à une contradiction près : ces Etats-Unis tenus pour responsables des pires hypocrisies environnementales ne sont-ils pas ceux-là mêmes qui ont révélé la tricherie de Volkswagen ? Ne sont-ils pas non plus, pour en revenir à la crise,  ceux qui ont condamné le plus sévèrement des courtiers fautifs et décrété sans hésiter la liquidation des banques coupables ?

Mais rien n’y fait. Le poulet désinfecté au chlore et le bœuf aux hormones sont des repoussoirs efficaces face au risque d’accord avec ces accros à la malbouffe. Et rien n’est plus détestable – aux yeux de la gauche conservatrice européenne comme de notre droite réactionnaire qui la rejoint ici en tous points – que le sentiment que tout est en train de se négocier en secret, et que des juridictions arbitrales pourraient demain statuer par dessus la tête de nos tribunaux nationaux.

La globalisation s’accompagne hélas d’une mise à mal des règles de base du multilatéralisme. Alors que le GATT puis l’OMC, militants de l’ouverture à la concurrence, se sont évertués à codifier des règles universelles, à commencer par la fameuse clause de la nation la plus favorisée, voilà que des accords partiels, bilatéraux le plus souvent, viennent segmenter des marchés qui auraient dû rester ouverts à tous. Le TAFTA, devenu TTIP, a au moins le mérite de concerner les deux principaux espaces économiques mondiaux. Et le TTP (pour Trans-Pacific Partnership), cet accord que les Etats-Unis viennent de signer avec onze pays côtiers du Pacifique, réunit lui aussi une bonne partie (40%) des échanges mondiaux. Mais ces solutions ne sont que des pis-aller en regard de ce que la communauté internationale avait patiemment édifié au lendemain de la guerre. Tout au plus les créditera-t-on du mérite – s’ils sont ratifiés ! – de nous éviter un retour au protectionnisme vers lequel, insensiblement, le monde menaçait de glisser.

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