En route vers la parité ?

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Mine de rien, la Banque nationale suisse s’accommode d’un recul progressif de l’euro, tombé ces derniers jours à 1.06 franc, c’est-à-dire à un niveau qui, il n’y a pas si longtemps de cela, aurait fait hurler les exportateurs, et qui, quelques années plus tôt et à quelques décimales près (on s’était même approché à une occasion de la parité), avait justifié l’introduction momentanée d’un cours plancher.

Pour expliquer ce qui ressemble à un abandon ou à une manifestation d’impuissance face aux forces du marché, on invoque généralement un différentiel d’inflation qui amenuise peu à peu la surévaluation effective du franc, sans compter l’œil sévère que Washington porte à nouveau sur la Suisse, soupçonnée de manipuler le cours de change de sa monnaie.

Il y a pourtant une autre manière de considérer l’indulgence avec laquelle la BNS laisse filer l’euro. Considérons l’évolution du bilan de l’institut d’émission sous l’angle de ses placements de devises, et plus particulièrement des proportions atteintes dans leur composition par l’euro et le dollar. De manière assez régulière depuis la crise financière de 2007-2008, et surtout depuis ces dix dernières années, la part de l’euro s’est amenuisée, au point de ne plus en représenter que 40%, alors que cette part avait frisé les 70% à l’époque. A l’inverse le dollar, qui en totalisait alors à peu près le quart, en dépasse désormais le tiers.

Pour partie, cette évolution tient évidemment à la perte de valeur de l’euro, puisque ces proportions sont calculées en francs. Mais surtout, elles semblent refléter la complète réorientation du commerce extérieur helvétique qui s’est produite au fil des décennies. En 1990, les principaux partenaires commerciaux de la Suisse étaient, dans l’ordre décroissant, l’Allemagne, la France, l’Italie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. L’Union européenne absorbait le gros (les deux tiers) de nos exportations. L’Allemagne en totalisait, à elle seule, 22%. Trente ans plus tard,  l’UE même élargie n’en représente plus que 45%, et l’Allemagne, 15%. Derrière cette dernière, qui demeure pour autant notre principal débouché, ce sont désormais les Etats-Unis et la Chine (laquelle, avec un modeste 0,5%, ne figurait qu’au vingt-et-unième rang en 1990) à absorber respectivement 13% et bientôt 10% de nos exportations.

Les progressions sont saisissantes lorsqu’elles sont le fait des pays du sud-est asiatique (Hong Kong excepté), mais aussi et surtout de l’Inde, qui dépasse désormais l’Italie ou la France au classement de nos principaux marchés. Or on peut raisonnablement supposer que pour l’essentiel les échanges commerciaux de ces pays se négocient et se comptabilisent en dollars plutôt qu’en euros. D’ailleurs, les parts respectives de ces deux devises dans les réserves de change de l’ensemble des banques centrales (60% pour le dollar, 20% pour l’euro) indiquent bien que la prééminence du billet vert demeure inchangée, même si l’on en observe un léger déclin au cours des dernières années, sous l’effet des tentatives de diversification de leurs avoirs officiels menées pour diverses raisons par certains pays, telles la Chine ou la Russie.

La molle défense d’un cours acceptable pour le franc paraît donc, tous aspects confondus, ancrée dans une vision réaliste des choses, plutôt qu’elle ne soit, comme on le prétend parfois, le symptôme d’une coupable indécision du côté de la Börsenstrasse zurichoise*.

* Siège du 3e département de la BNS, chargé des opérations de change.

Commentaires

  • Et après on vient nous bassiner sur l'importance des accords bilatéraux avec notre partenaire principal qui nous fait du chantage alors qu'il aurait plus à perdre que la Suisse.
    Bravo à nos entreprises qui ont vu très tôt le vent venir et qui ont su développer d'autres marchés.

  • Une bonne connaissance de la macro économie et de la géopolitique, au jour le jour, n'est pas inutile. L'UE et nos Bilatérales sont l'arbre qui masque la forêt. Il est bon de bien traiter l'arbre mais pas qu'il nous tombe dessus. On veut encore voir la forêt et s'y promener. La randonnée ne fait que commencer.
    Dixit les PME qui veulent un accord cadre que les British ont brisé quant à eux, pour retrouver leur liberté.
    On a prédit l'effondrement de l'économie britannique après le Brexit. Il n'a pas eu lieu et il semble même bien remonter la pente qui fut bien savonnée quand ils étaient en servage européen.
    Il vaut mieux s'adresser au "Bon Dieu" qu'à ses "Disciples" pour les affaires. Ni sanction ni récompense ne doit nous dissiper. Pas plus céder aux chantages ou aux racolages.

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