La face cachée de la Lune

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Le débat quasi universel sur la réforme des retraites occulte un point pourtant essentiel. S’il est bien sûr important, vital même, de résoudre la question du financement de la prévoyance, étroitement lié comme on sait à l’évolution démographique, on néglige le plus souvent d’en étudier les répercussions sur le marché du travail. De sorte que lorsque paraît la moindre étude sur le sujet, l’étonnement est aussi grand que si l’on venait de découvrir la lune.

A preuve le grand cas fait par les médias, à la mi-septembre, d’un bref chapitre du dernier moniteur trimestriel du Credit Suisse, qui annonçait qu’avec la vague de départs en retraite des baby-boomers la Suisse allait manquer de travailleurs. Ainsi, non seulement le nombre d’actifs risquait d’être trop bas pour financer les retraites, mais l’économie dans son ensemble devrait pâtir d’un manque de travailleurs, et même friser la pénurie dans des secteurs tels que l’agriculture, la santé ou les services sociaux.

Tout cela, on le savait ou aurait dû le savoir, tant les phénomènes démographiques, lents par nature, sont prévisibles. Mais voilà, le départ à la retraite de l’importante cohorte des personnes nées entre 1946 et 1964 s’accélère en ce moment à tel point que la détérioration du fameux rapport de dépendance entre actifs et inactifs rend le basculement particulièrement spectaculaire. Comme le notait le Credit Suisse, le nombre d’arrivées sur le marché du travail, qui jusqu’ici dépassait celui des départs en retraite, l’équilibre tout juste depuis 2016, le rapport entre les deux devant même carrément s’inverser à partir de 2021.

Ce changement massif et rapide est une chose, mais il ne dit pas tout. Outre le déficit de main-d’œuvre, il va se produire, moins remarqué pour l’heure mais cela va venir, un écart béant entre qualifications nouvelles et anciennes. Car la transition démographique coïncide avec un bouleversement complet des outils et des procédures (l’automation, l’intelligence artificielle, etc.) qui rend certains savoirs, naguère précieux, désormais obsolètes, en même temps qu’il fait émerger des compétences toujours plus et partout recherchées. Il n’est pas compliqué d’en tirer les conséquences pour le marché du travail : des salaires en forte hausse récompensant les heureux, mais trop rares, détenteurs des nouveaux savoirs, un chômage accru et durable pour les malchanceux titulaires, hélas nombreux, de formations totalement déclassées.

L’urgence est donc du côté des filières de formation, qu’il faut séance tenante adapter aux nouvelles exigences. La tâche n’est pas simple, surtout dans ce pays où les retards prennent d’inquiétantes proportions. Les scrutateurs internationaux n’en font pas mystère : dans sa dernière étude économique sur la Suisse, l’OCDE par exemple notait que si l’infrastructure numérique est chez nous excellente, le taux de recours aux technologies clés y demeure basse, et la proportion d’adultes maîtrisant les nouveaux savoirs atteint à peine 43%, un taux bien inférieur à la moyenne des pays avancés.

Pour remédier à ce déficit de compétences et corriger cet autre travers typiquement helvétique qu’est l’insuffisance de concurrence sur le marché domestique, à défaut de quoi une trop faible productivité continuera de peser sur la croissance, il faudra aussi, conclut l’Organisation, faciliter l’immigration de travailleurs hautement qualifiés y compris en provenance de pays extra-européens. Perspective taboue ! Mais sans croissance, comment voulez-vous financer les retraites ?

 

 

 

Commentaires

  • La question peut aussi s`inverser: sans financement des retraites comment assurer la croissance ? En effet, puisque les retraités forment une part importante et de plus en plus grande de la population et donc des consommateurs, réduire leur pouvoir d`achat devient incompatible avec la croissance économique. Croissance, par ailleurs, qui ne peut de toute maniere pas se poursuivre puisque la population totale n`augmente plus et que la consommation totale ne peut guere augmenter non plus. Ceci est la quadrature du cercle d`un systeme économique basé sur la nécessité (désormais irréalisable) de constamment augmenter la consommation.

  • L'économie est vraiment très drôle. On se plaint du manque d'investissements, du manque de consommation, on pratique des taux zéro ou négatifs pour inciter aux investissements et à la consommation, on balance des milliards dans l'économie du jour au lendemain, et maintenant on vient dire qu'on n'a pas d'argent pour les retraites...

    Parce que la face cachée de la lune, ce sont précisément ces millards balancés dont on ne voit pas la couleur. Mais je suis sûr que certains la voient très bien. Et de l'argent il y en a toujours quand il faut faire la guerre et augmenter les dépenses militaires ou passer les caprices de la bourgeoisie.

    Donc le financement des retraites est un problème qui n'en est pas un, c'est un mensonge de plus pour faire payer les plus pauvres et les priver du peu qu'ils ont encore. Et quand vous comparez le nombre de retraités avec le nombre d'actifs, vous faites l'impasse sur la productivité qui ne cesse d'augmenter.

    Là où ça coince, ce n'est pas au niveau de la production, mais de la consommation. La solution est un relèvement massif des salaires et des retraites. L'argent est là et seulement accaparé par une petite minorité qui se goinfre jusqu'à l'indécence.

  • Le grand patronat est responsable de ce déséquilibre qui arrive aujourd'hui. Lorsque nous avions à disposition des gens hautement formés, il avait été préféré d'engager des étrangers de mêmes compétences pour un salaire moindre. Cela a privé ces diplômés de l'opportunité d'exercer leurs compétences et de formations continues et diversifiées. La Suisse qui s'est pliée aux désirata de ce patronat a pris la responsabilité de rendre sa population, encore active, inopérante et inutile.

    Relativisons les bienfaits de la robotique et de l'intelligence artificielle. Si elle ouvre de nouveaux champs d'application, c'est essentiellement dans les sciences et dans les différents génies. Elles ne peuvent, en aucun cas se substituer à l'homme dans bien des domaines comme la santé, la construction, l'hygiène publique, l'éducation, le service à la personne, la sécurité ou encore l'agriculture. Dans ces domaines d'exécutions très physiques, si la technologie a apporté des progrès, c'est surtout dans la création et dans l'amélioration du matériel ou des outils d'assistance et d'acquisitions de connaissance. Il reste malgré tout un énorme espace à combler pour satisfaire tous les besoins du secondaire dans ce quotidien.

    La population du baby-boomer a aussi mis sur le marché du travail et des rentes, une belle population de gens instruits et bien formés. C'est ceux là qui ont été rejetés, parce qu'on a dû les payer au juste prix. L'état était donc irresponsable de juste les mettre au placard et de n'avoir pas tenu tête à un patronat sans éducation et souvent cupide et voyou
    Quant à l'éducation numérique, notre instruction publique conserve encore une mentalité archaïque. A sa décharge, elle ne connaissait pas encore les processeurs, ne faisait pas de distinction entre robotique comme numérique primaire qui existe depuis très longtemps en micro-mécanique, langage et adressage, mémoire physique et mémoire virtuelle, logiciel d'exploitation et logiciel d'application, la notion de livrabilité etc. C'est une question plus que de formation, C'est une question d'éducation à l'esprit scientifique et technologique, une question d'apprentissage à l'acquisition des notions élémentaires des lois de la logique.

    Depuis quand l’État de Genève, par exemple, s'est mis aux collectes de données par le numérique? Bien après 1994. alors qu'au Canada, toutes les bibliothèques étaient numérisées depuis 1972. Et après s'être fait avoir par des boîtes françaises dont les concepteurs mandatés ne connaissaient même pas ce que voulait l'état comme architecture de réseaux et comme logiciels d'exploitation ni même ce qu'il veut exploiter...
    Des millions de francs dépensés pour se dire qu'on est à la mode.
    L'état, à ma connaissance, n'avait pas consulté des ingénieurs suisses pourtant bien au fait pour se faire aider à concevoir un bâti de réseaux protégés, à développer des logiciels de gestion et d'analyses...
    J'imagine que tout au plus, il avait demandé quelques avis auprès des hauts fonctionnaires fidèles à leurs magistrats. Autant dire des scribes investis de sciences humaines hors d'âge.

    Voilà un exemple de retard cumulé qui a ses répercussions amplifiées aujourd'hui. Le profit immédiat avant tout, ça ne peut que mener à l'impasse. Le productivisme sans intelligence artificielle ou humaine pour l'accompagner dans son évolution connait à présent ses limites. Ne rien faire d'autre que de consommer... Il n'y a là aucune logique., aucun rationnel.

    En dernier mot, je dirais que le néo-libéralisme est la cause de ce déséquilibre et de cette destruction à grande échelle. Puisqu'il faut exagérément rémunérer les capitalistes investisseurs.
    Quant aux retraités, ils ne sont pas trop nombreux à survivre après l'âge de leur retrait, ils ont épargné sur leurs salaires, cet argent, sur une quarantaine d'années a permis bien de réalisations pour le bien commun... Mais voilà, en France, on voudrait donner aux grosses entités privées plus que leur argent. On leur donne tous les droits à réglementer les conditions d'octroi et aussi le droit de changer les conditions à leur guise dans le futur.
    En quoi les Français se révoltent. Ils ont compris qu'il a un acteur qui doit être hors de cause de les nuire: l'exécutif de l'UE et leur gouvernement complice.

    Vive le chômage européen et vive la précarité demain. Pour la Suisse aussi.

    Là où je peux être d'accord avec vous, c'est dans le domaine des innovations et des brevets. Ils font partie de cette économie concurrentielle s'ils se vendent et s'ils sont à même de produire des plus-values sur le marché international. Mais encore une fois, on doit le considérer comme destiné au marché extérieur même s'ils enrichissent marginalement le pays - dans le domaine médical, par exemple, il y aurait lieu d'y mettre certaines réserves pour ne pas se trouver complètement dépossésé. Là encore, le marché extérieur obéit à des règles qui échappent à la gouvernance intérieure.

  • Et pendant ce temps, l'enseignement de l'allemand (pratiquement obligatoire) et des math (qui n'a toujours pas trouvé de méthode accessible) continue à faire échouer des milliers d'élèves dans nos écoles, ou du moins à les retarder d'une ou deux années, alors que l'âge d'entrée à l'Université est déjà l'un des plus élevés d'Europe.
    Nos jeunes continueront donc à passer dix années de leur vie à apprendre une langue qu'ils ne maîtriseront jamais (ils parleront anglais aussi bien avec les Allemands qu'avec leurs compatriotes Suisse-allemands) et à se faire matraquer par la plupart des profs de math, dont certains ne parlent à peine le français.
    Alors, si une adaptation à des exigences nouvelles est nécessaire, comme le dit l'auteur, je ne vois pas le bout du tunnel.

  • Blackrock! ça me dit quelque chose..!

    Finalement, face à cette réalité qui nous échappe complètement, quelle autorité, quelle démocratie peut tenir tête à cette hydre?

    Toutefois, merci infiniment, Monsieur Stepczinsky, d'avoir ouvert le débat sur votre blog. Ce sujet déjà rarement abordé, ne l'avait été ailleurs que sous l'angle idéologique et rarement économique. Nous ne sommes pas des spécialistes et nous avons besoin de beaucoup d'informations... de notions sur ce sujet et grand besoins que des volontés savantes nous les vulgarisent pour que cette face cachée de la lune ne soit plus un mystère.

    https://solidariteetprogres.fr/documents-de-fond-7/economie/scandale-blackrock-lorsque-la-bce.html

  • Daniel@ "L'argent est là et seulement accaparé par une petite minorité qui se goinfre jusqu'à l'indécence."
    Oui mais la Suisse crève de trop de fric. Avez-vous visité régulièrement les déchetteries ? Quand on voit ce qui se jette...

  • "Oui mais la Suisse crève de trop de fric."
    Oh oui! Ca c'est sûr. Je me suis fait la réflexion aujourd'hui même en observant tous ces aménagements routiers à Meyrin pour faire chier, pardon ralentir les automobilistes, et pas qu'eux, et ces chantiers qui trainent en longueur, ces routes squattées pour y entreposer le matériel de chantier en attendant le printemps et privant les riverains de places de parking. On fait des chantiers de plusieurs centaines de mètres, mais on ne travaille que sur 50 m. Une fois le chantier fini, un ou deux ans plus tard on casse ce qui vient d'être achevé pour une nouvelle voie ou desserte ou une nouvelle canalisation.

    Et puis tout cet argent qui permet de voyager sous d'autres cieux pour, comme Frédéric Mitterand, se livrer à des activités que vous avez décrites par ailleurs. Et ce chantier prévu à Cornavin... gaspillons, gaspillons, ce n'est pas perdu pour tout le monde. Mais pour les retraites... c'est un pognon de dingues, alors ceinture!

  • "Oui mais la Suisse crève de trop de fric."
    Mais pas (tous)"les Suisses": chômeurs, retraités chassés de leurs logements, et quelques autres groupes.

  • La Suisse a réussi à maintenir jusqu à peu la classe dite Moyenne. Ce n est plus le cas puisque cette classe est en train de basculer plutôt vers la classe modeste et /ou pauvre que vers la classe dite riche. Hormis l aspect du pognon dingue, la cohésion sociale est en train d exploser. Pour cette classe moyenne suisse, on dirait qu hélas la Suisse a commencé à prendre le même chemin que sa voisine la France ou l effritement de ette classe va à une vitesse grand V et plus vite que son fameux TGV....

    Je rejoins Mére-Grand sur les infortunés sus cités qui se trouvent dans les deux extrêmes de la vie: Les Seniors et les Jeunes puis ceux qui sont en état de santé limite ou beaucoup plus grave , mères seules, le nombre croissant de ceux qui n arrivent pas à payer leurs primes d assurance ou ceux qui n arrivent pas à subvenir à la fin de leurs mois...etc...

    In fine, les brillants Economistes comme M. Stepczynski veillent sur l Economie et on en a besoin. Néanmoins, moi et qui suis-je sauf un citoyen lambda, j ai appris que la Politique est faite, tout d abord et en principe, pour protéger les faibles infortunés sus cités car ils en ont plus le besoin. La politique n a pas été prioritairement faite et exclusivement pour protéger les aisés, les bien portants et en bonne santé, me trompé-je? Alors que font nos politiciens? Font-ils ou pas comme Paul Valéry avait dit: "La politique est un
    Art d empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde."

    Bien à Vous M. M. Stepczynski
    Charles 05

  • "Mais pas (tous)"les Suisses": chômeurs, retraités chassés de leurs logements, et quelques autres groupes."
    La Suisse ce n'est pas "les Suisses". Et je voudrais éviter de comparer un retraité ou chômeur suisse à un retraité ou chômeur français. Sans parler des réfugiés...

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