Le e-franc, c’est plié. Pour l’instant ?

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Enterrée, donc, l’idée d’une monnaie électronique de banque centrale  destinée au public*. S’il peut à la rigueur se justifier de créer un franc électronique, ce ne peut être en l’état, estime le Conseil fédéral, qu’à l’intention de l’échelon intermédiaire, savoir celui des banques et d’autres grossistes du marché financier. C’est sans doute raisonnable, mais c’est un peu dommage. Pourquoi se fermer à une évolution technologique qui finira bien un jour par s’imposer ?

On sent d’abord, derrière cette prise de position, le poids de l’argumentaire développé depuis un certain temps par la Banque nationale, accrochée comme dans d’autres domaines aux vertus du statu quo, au refus de l’aventure, au strict respect du mandat constitutionnel et de la répartition des rôles, bref, à l’existant plutôt qu’à l’expérimentation. Aucune banque centrale d’aucun pays (hormis un brève expérience pilote uruguayenne) n’a à ce jour mis en circulation de la monnaie électronique de banque centrale, ce n’est donc sûrement pas la BNS qui jouera ici les avant-garde.

Il faut admettre que ce manque de recul rend l’exploration de nouvelles pistes monétaires particulièrement délicate. En tête des incertitudes, il y a le risque d’instabilité, qui pourrait coûter cher au système bancaire : si la confiance dans l’une ou l’autre des banques assurant l’essentiel du trafic des paiements venait à disparaître, la «fuite vers la monnaie centrale», autrement dit la conversion en «cash» des avoirs déposés en banque, serait infiniment plus rapide et simple sous la forme de monnaie électronique détenue auprès de la BNS que sous celle de monnaie fiduciaire légale, les billets de banque, mal commodes à transporter et coûteux à  conserver. Cette simplicité et cette rapidité mettraient du coup en danger la stabilité du système, si la banque centrale ne pouvait dans l’instant remédier à la contraction brutale des dépôts bancaires.

Il y a, ensuite, la question délicate à trancher de la perte de l’anonymat. Les coupures petites et grosses qui ont toujours la faveur du public – singulièrement des criminels s’agissant des secondes – ont sur la monnaie électronique l’avantage de ne pas permettre l’identification des porteurs. Sauf à en imaginer la détention sous forme de jetons électroniques (token) plutôt que de comptes auprès de la banque centrale, la monnaie électronique serait, elle, parfaitement traçable, ce qui contreviendrait au respect de la vie privée auquel une immense majorité de la population suisse reste attachée.

Enfin, on imagine le surcroît phénoménal de travail que l’ouverture de centaines de milliers de comptes individuels dans les livres de la BNS engendrerait. L’informatique peut beaucoup, mais elle ne peut pas tout, et demeure sujette à des pannes dont on n’ose imaginer les conséquences s’il devait s’ensuivre une paralysie complète des échanges.

Aussi, puisque le public dans son ensemble demeure attaché aux billets de banque (la Suisse est, juste après le Japon, le pays où la plus grande partie des achats courants se fait encore en monnaie fiduciaire légale), il n’y a aucune raison de brusquer les choses et de changer ce qui va bien.

En revanche, et cela mérite d’être relevé, nos gardiens du temple ne ferment pas complètement la porte. «Les progrès technologiques rapides, l’évolution des besoins en matière de paiement et les expériences réalisées à l’étranger pourraient conduire [le CF et la BNS] à réévaluer ultérieurement les enjeux d’une monnaie électronique de banque centrale universellement accessible», concède le Conseil fédéral dans son rapport. Tout n’est donc pas perdu.

 

* Rapport du Conseil fédéral donnant suite au postulat 18.3159, Wermuth, du 14 mars 2018

Commentaires

  • De toute manière si cette nouvelle monnaie était crée, la Suisse l'adopterait
    dix ans plus tard, comme d'habitude.

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