Paul Volcker, un banquier central entré dans la légende

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Trois mois avant son décès, le 8 décembre dernier, à l’âge de 92 ans, Paul Volcker, qui présida la Réserve fédérale américaine sous les administrations Carter et Reagan, exprimait dans les colonnes du Financial Times sa profonde inquiétude sur l’évolution de son pays en général et de ses institutions en particulier. «Jamais depuis la fin de la seconde guerre mondiale, écrivait-il ainsi dans cette postface à une prochaine réédition de son autobiographie, nous n’avons vu un président chercher si ouvertement à dicter sa politique à la Fed. C'est un sujet de grande préoccupation».

Paul Volcker n’est pas n’importe qui. C’est sous sa houlette que l’autorité monétaire vint à bout de la stagflation qui minait l’économie américaine depuis le premier choc pétrolier de 1973. En stoppant net la création monétaire par la banque centrale et en laissant les taux à court terme s’envoler au delà de 20%, il réussit, au prix d’une sévère récession qui fit grimper le taux de chômage jusqu’à près de 11% en 1982, à faire retomber l’inflation, des plus de 13% qu’elle avait atteints l’année précédente, à moins de 4% en 1983.

Ce freinage brutal opéré dans la plus pure veine monétariste – un comble pour le démocrate dans l’âme qu’il était – déclencha la furie d’un Ronald Reagan alors en pleine campagne pour sa réélection, et bien sûr opposé à toute augmentation des taux qui serait contraire aux principes mêmes de l’«économie de l’offre» et des baisses d’impôt (la fameuse «courbe de Laffer») dont le candidat républicain avait fait son catéchisme économique. Volcker tint bon, de sorte que la collision entre une absolue rigueur monétaire et un complet laxisme budgétaire déclencha une brusque envolée du dollar, qui depuis le passage aux changes flottants (1973) avait plutôt habitué son monde à une lente et régulière dégringolade. En février 1985, le taux de change effectif du dollar dépassait de plus de 87% son point le plus bas de juillet 1980, et se situait même 58% au dessus de son niveau de mars 1973 ! On connaît la suite : accords du Plaza du 22 septembre 1985, par lesquels les pays du G5 se mirent d’accord pour mettre un terme à la hausse du dollar, si bien suivis d’effets que le billet vert retomba l’année suivante à son plus bas niveau historique, obligeant les mêmes à négocier en février 1987 les accords du Louvre, impuissants cette fois-ci à enrayer le déclin de la devise américaine…

Paul Volcker n’aura pas seulement marqué de son empreinte la fin des changes fixes qu’il avait pourtant défendus lorsque, au début des années 70, il était sous-secrétaire chargé des affaires monétaires au département du Trésor. On lui doit aussi, au grand dam des milieux financiers, une résurgence du Glass-Steagall Act de 1933 sous la forme de la «règle Volcker» (Volcker Rule), nom sous lequel est connue une disposition de la loi Dodd-Franck introduite en 2010, qui impose une stricte séparation entre les activités de banque de dépôt et celles de banque d’investissement, dont le mélange des genres avait joué un rôle si décisif dans le déclenchement de la crise financière de 2007-2008.

On ne s’étonnera pas que Trump se soit donné pour objectif premier le détricotage d’un garde-fou entré en vigueur sous l’ère Obama. Avec un certain succès, puisque pas plus tard qu’en août dernier, deux des plus importantes agences acquises à sa cause, l’Office du contrôleur de la monnaie (OCC) et la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), ont donné leur accord à une série d’assouplissements de la loi.

On comprend dans ces conditions les craintes exprimées jusqu’au bout par le grand – au propre et au figuré – banquier central que fut Paul Volcker.

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