On cherche responsables de la crise

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«Au final, qui est responsable de tout ce désordre financier ?» se demande ce correspondant qui, comme beaucoup d’autres observateurs inquiets de la tournure des événements, est à la recherche de «personnes, entités ou institutions capables de remettre le bateau à flot».

Son constat désabusé appelle deux réponses. D’abord, où et comment situer, s’il y a lieu, des responsabilités dans les facteurs déclencheurs de la crise qui nous empoisonne la vie depuis une bonne dizaine d’années ? Des boucs émissaires, il n’en manque guère: dirigeants peu inspirés ou incompétents, patrons de grandes entreprises sans foi ni loi, financiers avides de gain. La vérité, complexe, tient plutôt à un cocktail de causes et d’effets qui s’entremêlent, entre une globalisation accélérée, un foisonnement d’avancées technologiques, une transition démographique mal anticipée et des bouleversements climatiques anxiogènes.

Pour remettre tout cela en ordre, il faudra davantage qu’une alternative démocrate à la présidence des Etats-Unis ou la nomination d’une directrice à la tête de la Banque centrale européenne, quelque réfléchies que puissent être leurs approches respectives du bien commun. Car la formidable puissance des mouvements en cours dépasse de loin les volontés individuelles et rend illusoire la capacité d’influence des institutions, si importantes soient-elles.

Ni le tandem FMI / Banque mondiale, ni l’appareil communautaire de l’UE, ni même le G7 fût-il élargi au G20, ne sont en mesure d’infléchir radicalement des évolutions conjoncturelles désormais synchrones. Ou plus exactement, il y faudrait une telle concordance des intérêts nationaux qu’on peine à imaginer par quel heureux hasard leur convergence pourrait commencer à se manifester.

A ce jour, seule la persévérance des banques centrales, obstinément accrochées à leurs politiques de taux bas, a permis d’éviter le pire et même d’envisager, sous conditions nombreuses bien sûr, un retour progressif à la croissance. Si, au surplus, les risques de guerre tarifaire entre les Etats-Unis et la Chine s’éloignent, que les fronts se calment au Moyen Orient et que les confits commerciaux retrouvent la voie normale de l’arbitrage auprès de l’OMC, alors il sera possible de refermer la douloureuse parenthèse de cette trop longue crise.

Et d’ouvrir le chantier, autrement ambitieux, des réformes structurelles, par quoi il faut entendre les changements fiscaux, réglementaires, éducatifs, nécessaires à la réduction des injustices sociales, à l’égalisation des chances, à la restauration des équilibres naturels, que tous appellent de leurs vœux mais que chacun façonne à sa manière : à la manière verte, radicale mais dangereuse ; à la manière Piketti, documentée mais biaisée ; ou encore à celle, séduisante mais irréaliste, des héritiers de Silvio Gesell et de son idée de monnaie fondante, popularisée chez nous par les tenants de l’initiative «monnaie pleine», et joliment portée cette année à l’écran par le réalisateur suisse Urs Egger dans son film «La monnaie miraculeuse», qui retrace fidèlement l’expérience tentée en 1931 à Wörgl, petite ville du Tyrol autrichien, par un bourgmestre décidé à lutter par la force de l’imagination contre un chômage dévastateur, et qui réussit dans sa folle entreprise, avant que le conformisme ambiant et le nazisme montant n’y mettent prématurément un terme.

Utile précision : le succès de l’expérience tentée tenait tout entier à la mise en application du principe des taux d’intérêts négatifs…

Commentaires

  • Ces nécessiteraient beaucoup d´argent or les États en ont de moins en moins. Il faudrait d´abord redonner vie aux rentrées fiscales en faisant payer les multinationales mais c´est pas de la tarte puisque ces entités ont a leur service beaucoup de décideurs politiques. Quant aux disputes sur la question de savoir qui est responsable, elle ne sert qu´a détourner l´attention du fait que le seul responsable est le systeme économico-politique dans lequel le role des États est lentement réduit a une peau de chagrin du fait du manque d´argent public et (les deux choses étant d´ailleurs liées) d´une idéologie économique qui fait encore comme si la existait vraiment alors qu´en fait cette main invisible est celle du cash-flow des entreprises transnationales.

  • Désolé pour les fautes de composition dans mon commentaire:

    Ces réformes nécessiteraient...
    ...comme si la main invisible existait...

  • Beaucoup de "si" pour évacuer les responsabilités.
    Et un idée en voie de disparition si je m'en réfère à l'aventure du Farinet en Valais.
    J'attends de ceux qui se considèrent comme des économistes des éclaircissements, pas des questionnements.
    Et comme personne ne semble compétent je prévois le pire.
    Tout cela va mal finir. Nous allons tout reprendre à zéro une fois de plus, sans apprendre de nos erreurs du passé.

  • Une phrase m'a frappé dans cet article : "à la manière de Piketty, documentée mais biaisée". Qu'est-ce qui, selon vous, biaise les raisonnements de Piketty, son obsession à vouloir effacer radicalement les inégalités ?

  • Cher Monsieur, j'apprécie l'effort que vous avez fait afin de répondre à mon commentaire d'octobre et vous en remercie. Mais je ne suis, par nature, heureusement pas encore désabusé. Comme l'écrivait Denis de Rougemont, face à ce désordre économique et financier je ne suis pas dans le "qu'est-ce qui nous arrive ?" mais dans le "que pouvons-nous faire ?", d'où mes questions.

    Lorsque vous parlez de boucs émissaires vous listez des personnes, dirigeants peu inspirés ou incompétents, patrons de grandes entreprises sans foi ni loi, financiers avides de gain, et lorsque vous parlez de vérité vous listez des phénomèmes, globalisation accélérée, foisonnement d’avancées technologiques, transition démographique mal anticipée et bouleversements climatiques anxiogènes.

    Ne serait-ce pas là que se situe l'origine du désarroi de beaucoup de nos contemporains, et donc du mien ? La notion de responsabilité s'accomode mal de généralités, de causes anonymes et d'effets complexes mais sans adresses. Il y a toujours des personnes à l'origine de ces phénomènes. Avec toute une gradation des niveaux de responsabilités. Depuis les miennes en tant que citoyen anciennement salarié, jusqu'aux responsabilités de celles et ceux qui choisissent de prendre des positions telles que leurs décisions influent avec force sur le cours des choses, entrepreneurs, politiciens, stratèges et autres dirigeants de toutes obédiences.

    De penser que plus personne ne serait capable de tenir le gouvernail, ni responsable politique, ni institution de toute nature, accentue l'image d'un navire en perdition et d'un équipage partagé entre privilégiés en canots de sauvetage et sacrifiés en bouées.

    Vous écrivez aussi qu'il serait difficile d'imaginer une improblable convergence d'intérêts née d'un heureux hasard. Mais ce hasard, bien que plutôt malvenu, existe aujourd'hui sous nos yeux, à la fois lents à le distinguer, et enclins à regarder ailleurs afin de ne pas devoir en envisager les rudes conséquences.

    Cette transition démographique mal anticipée et ces bouleversements climatiques anxiogènes sont là, à nos portes. Et comme aiguillon je n'en demanderais pas de plus menaçant.
    La crise surgie en 2008, douloureuse parenthèse à refermer écrivez-vous avec espoir, semble presque légère à côté des bouleversements en cours dont les effets ne font que croître sur toute la planète.

    Le chantier que vous souhaitez voir entreprendre me paraît fort bien précisé. Je n'en retirerais aucun des objectifs que vous énumérez. Cependant, autant Piketty que Gesell et tous les chercheurs, scientifiques, philosophes, activistes qui depuis les années 50 tentent de retenir la redoutable machinerie que nous voyons s'emballer en ce moment, ne sont pas à rejeter mais à fédérer avec d'autres courants de pensée. En vous posant la question d'un organisme ou institution capable de prendre en mains notre dérapage mondial, c'est à cette capacité de réflexion sans oeillères et d'action pragmatique que je fais allusion.

    Existe-t-elle cette agora salvatrice, ou la dispersion des forces est-elle totale ?

  • Ma réponse à Pierre Kunz:
    Biaisée, car unilatéralement appuyée sur certaines références à l’exclusion d’autres. La thèse r>g (le rendement du capital dépasse la croissance économique, donc la part du capital augmente au détriment de celle du travail) a été contestée voire démolie par plusieurs économistes. L’augmentation des inégalités n’est pas contestable, mais elle n’est qu’une partie du problème, non l’essentiel. The Economist a pu démontrer qu’en réalité la part du capital avait diminué autant sinon plus que celle du travail, l’essentiel de la différence ayant été confisqué par quelques «superstar companies», respectivement par leurs dirigeants. C’est donc de ce côté-là qu’il convient d’agir : démanteler les monopoles par une politique efficace de concurrence, faire tomber les barrières à l’entrée des marchés, barrer la route au protectionnisme, pénaliser lourdement la corruption, l’«insider trading» (délits d’initié) et les autres formes de criminalité économique.

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