Contre Super Mario: du rififi chez les banquiers centraux

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Jusqu’ici, la critique du laxisme monétaire avait été le fait de voix isolées. Désormais, elle s’exprime ouvertement et collectivement : un groupe de six ex-banquiers centraux et anciens chefs économistes de la Banque centrale européenne (BCE), soutenus par deux anciens gouverneurs de la Banque de France, dénoncent dans un mémorandum publié urbi et orbi la semaine dernière la politique d’«assouplissement quantitatif» menée par l’institution, et s’attaquent en particulier à la décision prise, lors de la dernière séance de son conseil, de reprendre les achats massifs d’obligations d’Etat afin d’atteindre l’objectif déclaré de «maintenir l’inflation annuelle au-dessous, mais à un niveau proche, de 2%».

On en est encore loin, puisque que cette inflation est tombée en septembre à moins de 1%, et que tout indique qu’elle pourrait y rester longtemps encore. Ceci, allié à une faiblesse conjoncturelle marquée, explique peut-être cela, mais les signataires du mémorandum n’en ont cure.

La dernière et controversée décision du conseil de la BCE – controversée, parce que prise à une faible majorité au lieu du consensus ordinairement de règle – dépasse à leur avis toutes les bornes :

1° l’attachement obstiné à un objectif de 2% leur apparaît indéfendable, car la définition même de l’inflation souhaitable est désormais sujette à caution;

2° il y aurait toutes les raisons juridiques de considérer le rachat de dette publique comme une violation flagrante du traité de Lisbonne, puisque celui-ci interdit expressément à son article 123 le financement direct des Etats par la BCE et les banques centrales nationales ; enfin

3° les taux nuls et même négatifs qui résultent de cette politique entraînent des effets collatéraux qui endommagent davantage qu’ils ne renforcent les bases de l’économie ; en particulier, ces taux maintiennent en vie des banques structurellement faibles et conduisent à une «zombification» de l’ensemble de l’économie.

Bref, Mario Draghi se trompe sur toute la ligne et laisse à Christine Lagarde, qui s’apprête à lui succéder, un héritage empoisonné.

La qualité des protestataires ne donne que plus de poids à leur argumentation, et on est impatient d’apprendre ce qui en résultera. Mais dans l’intervalle, on peut remarquer qu’outre l’habituelle césure entre banquiers centraux des pays du nord (allemands, néerlandais), irréductiblement attachés à la rigueur monétaire et budgétaire, et leurs permissifs collègues du sud (italiens, ibériques), il s’est dessiné depuis la crise une sorte d’opposition diamétrale entre tenants d’une ligne à l’anglo-saxonne et partisans de la vision continentale, plus classique, du rôle traditionnel des banques centrales en tant que gardiennes de la stabilité monétaire.

Or Mario Draghi, comme on sait, est un ancien de Goldman Sachs, et à ce titre plus américain qu’italien dans son approche de la finance. Son tropisme le porte donc moins à se préoccuper de politiques publiques défaillantes qu’à imaginer les voies et moyens de renouer aussi vite que possible avec la croissance, comme l’avaient fait avant lui, outre-Atlantique, les têtes de la Réserve fédérale et du Trésor américains, qui y ont plutôt bien réussi.

Super Mario, ainsi qu’on le surnomme depuis lors, peut certes s'enorgueillir d’avoir sauvé les meubles avec son fameux «whatever it takes» du 26 juillet 2012, mais les actes qui ont suivi cette mémorable parole n’ont manifestement pas suffi à sortir de l’ornière une zone euro enfermée dans ses contradictions. Pour lever ces dernières, il faudra sans doute davantage qu’un appel solennel à l’orthodoxie.

 

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