Ces Allemands qui désertent la BCE

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On sait le peu d’estime que les Allemands portent à la politique suivie par la BCE depuis que Mario Draghi en assume la présidence. Ils lui reprochent principalement de favoriser, par un laxisme monétaire à leur avis éhonté, des comportements budgétaires à mille lieues de l’orthodoxie, unique garante selon eux de l’intégrité de la zone euro.

Un Hans-Werner Sinn par exemple, président de l'Institut für Wirtschaftsforschung, ne manque aucune occasion de dénoncer le grossissement démesuré des balances de Target2, ce système de règlement brut des paiements en temps réel entre banques centrales nationales de l’Eurosystème, qui permet à celles-ci de répondre sans limite précise, et sans jamais en régler les soldes, aux besoins des banques commerciales – d’où son surnom de «fosse à liquidités».

Mais le patron de l’IWF n’est pas le seul. Jens Weidmann, président de la Bundesbank allemande, critique sans relâche des opérations de rachat de titres de dette publique par la BCE, fait partie lui aussi des principaux adversaires du laxisme à la Draghi.

Au sein même de l’institution, la réprobation allemande se manifeste également, quoique de manière en général plus discrète, fonction oblige (Axel Weber, l’actuel président d’UBS, avait néanmoins critiqué en 2010 la décision de la BCE, dont il était alors membre du directoire, de lancer son programme de rachat d’obligations d’Etat). On a vu ainsi les départs se succéder pour les mêmes motifs : Jürgen Stark, membre du directoire et responsable de l’analyse économique et monétaire de la Banque, avait quitté ses fonctions à fin 2011. Le social-démocrate Jörg Asmussen, qui lui succéda, démissionna deux ans plus tard (rappelé il est vrai par Angela Merkel pour reprendre le secrétariat d'Etat au ministère du Travail et des Affaires sociales). Enfin, la semaine dernière, Sabine Lautenschläger, membre elle aussi du directoire de la BCE, a annoncé son retrait anticipé «pour raisons personnelles» ; mais les observateurs auront noté qu’à l’issue du dernier conseil, elle avait déclaré ne voir «aucune nécessité de relancer le programme de rachat d’emprunts publics».

Bref, ces départs en disent long sur la collision frontale entre les conceptions allemandes de l’orthodoxie monétaire et celles, diamétralement opposées, imposées jusqu’au bout par un Mario Draghi déterminé à «tout faire pour sauver l’euro».

De fait, la zone euro a résisté à la crise, mais demeure depuis lors prisonnière d’une sorte de somnolence, nonobstant les centaines de milliards injectés par la BCE. Ce «quantitative easing», et les intérêts négatifs qui y sont pour partie liés, en seraient-ils la cause ?

Il se peut. Mais le ciel s’assombrit depuis peu sur une économie allemande malmenée par plusieurs revers qui ne sont pas tous conjoncturels. L’industrie automobile, de loin la principale composante de son PIB, se relève difficilement du «Dieselgate» et peine à se reconvertir à une mobilité de plus en plus électrique. La chimie, autre secteur de poids, souffre de la responsabilité qu’on lui attribue dans la diffusion de produits peu environnementaux. L’industrie de la machine-outil enfin fait face à un net recul des entrées de commandes, pour cause d’incertitudes liées aux conflits commerciaux qui se multiplient à travers le monde. Bref, l’Allemagne se retire peu à peu de l’avant-scène sur laquelle l’avait propulsée son dynamisme des décennies écoulées, et on peut se demander si cet effacement ne va pas la conduire à abandonner progressivement son hostilité à l’endroit des diverses formes de soutien monétaire et budgétaire à la croissance qu’elle avait jusqu’ici manifestée de la façon la plus catégorique.

Marian Stepczynski

 

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Commentaires

  • La BCE de Draghi rachetait des obligations d`État des membres de l`UE a la fois surendettés et incapables de rembourser par eux-memes toutes leurs obligations arrivant a échéance. Ainsi l`Italie (...de Draghi...), le Portugal, la Grece mais aussi des pays d`Europe Centrale dont au-moins deux ont sacrément profité de cet avantage d`appartenir a l`UE tout en faisant de leur mieux pour en saboter le fonctionnement. Je ne dirai pas les noms de ces deux pays pour ne pas vous mettre dans l`embarras mais il est facile de les deviner. Ce qui va probablement beaucoup changer dans l`apres-Draghi, c`est que des pays, comme les deux en question en ce moment, qui ne respectent pas les regles du jeu européen (par exemple dans le dossier fiscalité des grandes entreprises et celui de l`immigration) seront sevrés de rachats d`obligations avec déja des conséquences sur la devise de celui de ces deux pays qui n`a pas introduit l`euro.

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