Haro sur les taux négatifs !

Imprimer

Dans une ultime et désespérée tentative de faire bouger les choses, la présidence Draghi de la Banque centrale européenne (BCE) a donc décidé la semaine dernière d’enfoncer encore un peu plus les taux d’intérêt en territoire négatif et de reprendre les achats d’obligations des secteurs publics et privés qui avaient été arrêtés en 2018. La décision fut inhabituellement contestée, puisque près de la moitié des 25 gouverneurs du conseil de la Banque se sont opposés à la seconde de ces mesures, la première ayant en revanche, semble-t-il, beaucoup plus facilement passé la rampe, puisque même Jens Weidman, président de la Bundesbank allemande, y a acquiescé.

La révolte contre les taux négatifs trouve ses partisans de divers côtés de l’échiquier politico-monétaire et dépasse même le camp européen, puisque des voix se font nombreuses jusqu’en Suisse, où la Banque nationale, pratiquement obligée de suivre la BCE afin de maintenir le minimum de différentiel de taux nécessaire entre l’euro et le franc pour empêcher ce dernier de s’apprécier encore davantage, risque bien d’annoncer prochainement une nouvelle aggravation du taux négatif frappant les réserves excédentaires des banques.

L’un des opposants les plus virulents à la politique suivie par la BNS n’est autre que Kurt Schiltknecht, son ancien chef économiste du temps de Fritz Leutwiler, qui dans un «Gastkommentar» publié par la NZZ* accuse le directoire actuel de la Banque de rester obstinément, comme les dirigeants d’autres banques centrales, attaché à une doctrine dépassée, et fonde sa critique des taux négatifs sur une analogie plutôt discutable avec le mécanisme classique de la déflation (les emprunteurs, que la politique des taux négatifs devrait en principe encourager à sortir de leur réserve, seraient au contraire incités à attendre pour emprunter que les taux baissent encore davantage).

Mais le gros des troupes rebelles se recrute évidemment chez les victimes, créancières de toute nature (banques détentrices de réserves excédentaire auprès de la BNS, institutions de prévoyance, assureurs, épargnants petits et gros, etc.). L’un de leurs porte-voix les plus institutionnels, l’Association suisse des banquiers, estime par exemple carrément que les taux négatifs «génèrent des préjudices structurels considérables pour l’économie», et leur préférerait à la rigueur davantage d’interventions sur le marché des changes. L’argument n’est pas d’une parfaite cohérence, puisque les francs ainsi créés viendraient inévitablement grossir encore les réserves excédentaires des banques, et augmenter d’autant la facture des taux négatifs payés par elles, qui se monte déjà, selon les calculs de l’ASB, à 2 milliards par an.

Reste que toute action de politique monétaire visant à contrecarrer la hausse du franc se traduit inévitablement par des taux bas. On se retrouve ainsi plongé dans le vieil antagonisme place industrielle-place bancaire, les exportateurs rêvant d’un franc moins fort, tandis que les banquiers attendent avec une impatience grandissante le retour des taux d’intérêt en terrain positif.

Hélas, la Suisse étant ce qu’elle est – disciplinée, vertueuse, économe –, il y a toutes les raisons de penser qu’à vues humaines ni les uns ni les autres n’obtiendront satisfaction : l’argent étranger continuant d’affluer (et l’argent suisse d’être rapatrié), et les pressions sur le taux de change maintiendront la BNS assise entre deux chaises.

 

* « Die Negativzinsen sind längst kontraproduktiv » (NZZ 14.09.2019)

Les commentaires sont fermés.