Un plan fou pour sortir de la crise et de la « japonisation »

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Parler de crise ? En Suisse, cela ne peut susciter en ce moment que des hochements de tête. L’économie va bien, le chômage reste faible, l’industrie encaisse pour l’heure sans trop de mal la hausse du franc. Mais partout ailleurs on s’inquiète de la stagnation persistante que nourrit une absence d’inflation – ou plus exactement, une hausse des prix si ténue qu’elle correspond, en fait, à une déflation devenue permanente, illustrée par des taux d’intérêt nominaux de plus en plus négatifs.

Ce risque de « japonisation » de la conjoncture mondiale («japonisation», par référence à la situation dans laquelle l’autorité monétaire nippone se débat, tentant en vain depuis quasi trente ans de faire remonter les prix et, partant, redresser l’activité d’un pays naguère champion de la croissance) apparaît de plus en plus réel, tant les banques centrales, qui ont tout essayé, s’avèrent impuissantes à contrer les forces déflationnistes. La Suisse n’échappera pas au ralentissement qui se dessine : un franc sur deux, comme on dit, est gagné à l’exportation ; par conséquent, si la conjoncture environnante s’écroule, le recul nous frappera aussi. D’où la nécessité d’observer ce qui se passe hors de nos frontières.

Or, comme si le ralentissement déjà à l’œuvre n’y suffisait pas, le conflit tarifaire sino-américain déclenché puis aggravé par un président des Etats-Unis plus sanguin que jamais est en train de faire tomber les ultimes remparts de la défense monétaire contre le risque de récession : les banques centrales ont brûlé leurs dernières cartouches. L’initiative, dès lors, devrait revenir à ce qu’on appelle la politique budgétaire, autrement dit à la dépense publique que les gouvernements devraient laisser grossir nonobstant les déficits parfois béants déjà accumulés. Mais voilà, on n’aime pas trop un endettement frisant voire dépassant le produit intérieur brut, ce qu’au demeurant des règles contraignantes, dans la plupart des cas auto-infligées, condamnent absolument.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas ouvrir toutes grandes, le temps nécessaire, les vannes d’un crédit gratuit mis directement à disposition de projets publics et privés, y compris les plus individuels, susceptibles de démarrer immédiatement. Telle est l’idée, mise sur la table par un groupe d’économistes réputés (dont l’ancien président de la BNS Philipp Hildebrand) réunis par le géant de la gestion d’actifs Blackrock, qui postulent dans un papier* destiné aux grands banquiers centraux de la planète la création d’une «facilité» (au sens que le FMI donne à ses prêts de secours) couplant une dépense et la création monétaire correspondante. Cette standing emergency fiscal facility (SEFF) serait actionnée chaque fois et aussi longtemps que le taux effectif d’inflation resterait inférieur au taux recherché.

D’un maniement certes délicat (comment empêcher que la hausse des prix, une fois stimulée, n’échappe à tout contrôle), cette manière de distribuer du crédit gratuitement sans passer par les banques ne serait pas aussi simpliste que la «monnaie hélicoptère» de Milton Friedman ou celle, dangereusement déviante, postulée par la «théorie monétaire moderne», très tendance aujourd’hui. Car elle prendrait appui sur la monnaie électronique (qui n’a rien de crypto) que les banques centrales pourraient émettre.

L’écho que cette proposition-choc a rencontré en dit long sur l’état cataleptique de la gouvernance économique mondiale, en même temps qu’elle offre, qui sait, une occasion unique de sortir de l’ornière.

 

* https://www.blackrock.com/corporate/literature/whitepaper/bii-macro-perspectives-august-2019.pdf

Commentaires

  • Blackrock, et la nature des actifs en sa gérance, sont LA raison pour laquelle il ne faut surtout pas considéré leur rapport comme une solution à la "stagnation persistante".

    Blackrock doit couler comme le Titanic, et sa cargaison disparaître à jamais.

    https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-08-30/blackrock-s-decade-how-the-crash-forged-a-6-3-trillion-giant

  • Entre deux guerres il y a de l'inflation en Allemagne ...
    Quel rapport avec votre inflation ?

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