La taxation des robots, ou la quête du Graal

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L’idée de taxer les robots pour financer la reconversion des salariés dont ils auront finalement subtilisé la quasi totalité des emplois fait son chemin, y compris chez les plus éminents fiscalistes. On peut le comprendre, tant le phénomène de la numérisation se répand à la vitesse de l’éclair dans tous les compartiments de l’activité économique. Les derniers doutes sur la faisabilité de la chose (risques d’évasion fiscale ou d’autres formes de contournement de l’impôt) sont en train de tomber, puisque un début de coordination interétatique en matière de taxation se met progressivement en place sous l’égide, notamment, du G20 et de l’OCDE*. On vise d’abord les GAFA, mais le reste se mettra ensuite en place.

Les objections économiques demeurent pour autant entières, non pas tant sur le principe même d’une taxation du recours à l’intelligence artificielle (car, à moins d’imaginer à la manière d’un Xavier Oberson, juriste passionné par le sujet, qu’on en viendra à les doter de la personnalité juridique, les robots demeurent du capital physique soumis par conséquent in fine à l’impôt sur les personnes morales) qu’en raison des freins qui en résulteront pour l’innovation, et par conséquent pour l’efficacité économique en général.

Ce qui est étonnant, c’est que très peu d’avis s’expriment sur les effets macro-économiques d’une robotisation complète des processus de production. Il devrait pourtant sauter aux yeux que la disparition de la plupart des emplois s’accompagnera d’une réduction parallèle de la demande solvable de biens et de services, engendrant du même coup leur surproduction. Etant donné que l’automatisation réduit massivement les coûts, la réponse des entreprises ne pourra qu’être une réduction massive des prix. Le retour à l’équilibre entre offre et demande passera donc, forcément, par une baisse concomitante des salaires et des prix, à pouvoir d’achat global inchangé. Ce serait, en somme, une loi des débouchés se déroulant à l’envers.

Dans les faits, les choses ne se passeront évidemment pas de manière aussi brutale ni aussi schématique. Il n’empêche que l’on observe déjà, dans certains secteurs et, à l’échelle internationale, entre pays plus ou moins avancés sur la voie de la numérisation, des baisses drastiques des coûts et des prix.

Le plus probable, en réalité, est que l’on assiste à une autre manière de partager les gains de productivité rendus possibles par l’automatisation : on verrait par exemple la durée effective du temps de travail ramenée par étapes à quelques heures par jour, voire quelques jours par semaine, dégageant un temps libre désormais consacré à des activités de loisirs ou de formation.

Reste entière, évidemment, la question des inégalités, accentuées par le progrès technologique, qui appelle une manière plus classique de redistribution de la valeur ajoutée, celle qui passe justement par l’impôt, et le financement par ce biais d’une forme ou l’autre de revenu inconditionnel. Mais plutôt que chercher à taxer les robots, on ferait mieux, comme cela commence à être le cas, de recourir aux mille et une manières de taxer intelligemment la dépense, notamment lorsque celle-ci porte sur des modes de consommation désormais jugés peu compatibles avec la préservation de l’environnement ou d’autres objectifs tout aussi estimables.

 

*          OECD/G20 Base Erosion and Profit Shifting Project - Programme of Work to Develop a Consensus Solution to the Tax Challenges Arising from the Digitalisation of the Economy

 

 

Commentaires

  • Vous me voyez ravi de voir que vous prenez enfin la mesure du changement que nous traversons. Je reste très étonné par toutes ces professions de foi de ceux qui évoquent les précédentes révolutions industrielles pour suggérer que nous allons rebondir et que les métiers vont simplement changer. A mon avis, cette fois le changement est bien plus radical et décisif car l'IA et les machines vont continuer à se développer et faire mieux que nous la plupart des tâches. Ils seront bientôt capables de s'auto-corriger, s'auto-réparer.
    C'est pour moi une excellente nouvelle qui ramènera l'humain vers des questions existentielles plus fondamentales que le simple fait de travailler pour produire et consommer. La quête de sens va prendre le devant et nous devrons trouver d'autres moyens de fonctionner économiquement. L'autre bonne nouvelle consiste à réaliser que nous vivons dans une abondance bientôt accessible à tous pour autant que nous soyons capable de respecter les règles de durabilité en pratiquant le recyclage et une utilisation intelligente des ressources rares. Le pétrole, pour ne donner que cet exemple, a mis des milliers d'années pour se constituer et nous le brulons.
    C'est dans ce sens que je fustige volontiers les climato-sceptiques qui ont certes des arguments mais qui ne font que repousser au delà du raisonnable la prise de conscience de l'espace rare et contraint sur lequel nous vivons : La Terre est un minuscule petit point dans l'univers, notre seul ancrage. Aucune mesure visant à limiter l'impact négatif des hommes ne devrait être minimisée. Les machines sont susceptibles de nous aider à corriger nos erreurs.

  • J'avais le premier avoir annoncé l'imposition des robots et même des ordinateurs dans le secteur professionnel, et comme d'habitude, j'ai été insulté par des trolls !

    C'est l'unique solution afin de pouvoir financer l'économie !

  • C'est étonnant de lire Pierre, lui qui affirmait le contraire en matière de conduite autonome et la disparition des chauffeurs de taxis !

    Maintenant des centaines, que dis-je, des milliers, voir des centaines de milliers de bornes 5G compatibles 6 et 7G sont installées le longs des routes, c'est affligeant de voir le nombre de bornes fleurir sur les abords des autoroutes !

    Déjà plusieurs véhicules fonctionnent en mode autonome sur les routes suisses et cela dans le plus grand secret, bientôt ils vont commencer à enlever les feux de circulation, car inutiles avec les systèmes de conduite autonome et d'ici 5 ans, 1 véhicule sur 5 sera autonome !

    Dans les marques allemandes et américaines, sans parler de certains modèles asiatiques, les véhicules sont déjà équipés pour recevoir des systèmes de conduite autonome, il suffit simplement de changer le software et quelques menues pièces dans la mécanique !

  • Vous l'aurez dorénavant compris, Corto, c'est la bible. Et gare à vous si vous ne tenez pas compte de ses oracles.

  • "questions existentielles plus fondamentales que le simple fait de travailler pour produire et consommer"
    Désolé de faire le rabat-joie, mais à part la question de la survie, je ne vois pas quelles questions seraient plus fondamentales, à moins de virer dans le religieux. Toutes le autres sont des variantes ayant trait à l'art de vivre, qui ne sont pas "plus fondamentales".
    Il est vrai que je considère l'expression "travailler pour produite et consommer" comme une manière quelque peu idéologique de critiquer le fonctionnement de notre société moderne occidentalisée. Mais comme espèce biologique notre activité principale, vitale au sens premier, est de nous reproduite, ce qui entend nous procurer de quoi survivre. Le travail, ou "activité" (qui a ses aspects plaisants et peut-être même essentiel) qui sert à nous nourrir pour éviter l'aspect de souffrance suggère ce terme (voir celui que nécessite la naissance), me semble impliquer une production, ne serait-ce que celle qui nous permet de continuer de vivre.
    Pour notre espèce, vivre et évidemment aussi penser, mais cette pensée peut s'exercer à un niveau et dans des formes bien loin de celles que nous englobons dans les terme "existentielles et plus fondamentales" généralement aussi résumés par celui de "spiritualité". Nos lointains ancêtres (même ceux avec qui nous n'avons plus rien de semblable que le fonctionnement cellulaire) ont assez bien pensé (fait usage de notre cerveau) pour se nourrie et survivre et il n'a a donc rien e plus fondamental et existentiel que cela.

  • Mère-Grand,

    Je vois au contraire un avenir prodigieux pour les artisanats et le retour des métiers traditionnels, pour ce qui est de ce qui est liés aux basses tâches, comme celles imposées par la modernisations depuis le début de la mécanisation industrielle, l'informatique va soulager encore plus ces processus répétitifs et pénibles, par contre, nous le voyons la haute horlogerie, les métiers nobles et les métiers manuels, les métiers nobles vont retrouver leurs titres de noblesses. Exemple, François Junod et ses élèves à Ste-Croix, fabriquant d'automates, croule sous les commandes, en France de nombreux métiers sont en train de ressusciter, il ne reste plus qu'à revaloriser différentes techniques agricoles, des cultures exemptes de pesticides et de poisons et le monde redeviendra presque parfait !

    Économiquement, la planète se confronte à un autre problème, celle de la surnatalité dans certaines régions, nous avons également le devoir d'éduquer de nombreuses populations face à l'avenir qui nous attend, stopper l'immigration à grande échelle et permettre à nombreuses populations de sortir la tête de "l'eau", limiter les naissances et leur permettre de relancer leurs modes de fonctionnements traditionnels.

    La modernisation va nous permettre de renouer avec nos traditions et nos paternes liés aux écosystèmes qui nous font vivre et non l'industrialisation de secteurs devant rester traditionnels !

  • Je suis d'accord Mère-Grand. D'ailleurs je reprends souvent à mon compte le dicton thaï Kin, Kii, Pii, Noon qui résume à merveille l'essence de l'existence. Manger, chier, baiser et dormir.
    Loin de moi l'idée d'envisager les questions religieuses ou spirituelles pour parler d'essence. Je considère au contraire ces préoccupations comme parfaitement superficielles dans les questions de survie de l'espèce. En revanche je reste convaincu qu'il est possible d'optimiser nos vies en consommant de manière intelligente. Et je pense que c'était plus simple pour nos ancêtres qu'aujourd'hui.

  • @Pierre Jenni
    Merci de votre réponse si courtoise étant donné les provocations que contenait mon commentaire. Il semble que nous nous comprenions dans le réalisme.

  • @Corto
    Je n'ai rien contre l'optimisme, même s'il m'est un peur étranger.
    Encore qu'il m'est arrivé de vouloir faire mien l'adage "Pessimiste dans l'analyse, optimiste dans l'action" (une des version du carnet de Gramsci).

  • Nos ancêtres n'étaient pas 9 milliards sur la planète et ils mourraient plus jeune, ils n'avaient pas de congés payés, ni de week-end de 2 jours par semaine etc...
    Pierre comme les autres possède une voiture et un smartphone, si ça se trouve il pollue plus que les autres et prodigue des citations à la Cassandre, ça ne sert à rien !!

    On y est, en fait, on n'y a toujours été, et maintenant certains veulent faire marche arrière, c'est comme les vieux qui regrettent leur jeunesse, en fait, ils regrettent également leur vieillesse !

  • La question est :

    Va-t-on acheter des robots chinois, européens ou américains ?

    Va-t-on acheter du Huawei ou pas ?

    Si nous continuons à renforcer l'économie chinoise, si les banques suisses continuent d'investir massivement dans les entreprises chinoises et que l'UE continue d'ouvrir ses portes aux immigrations massives, il est certain qu'à moyen terme, nous allons boire le calice jusqu'à la lie !!!

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