Dividendes, le gros mot

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La rétribution des actionnaires n’a pas bonne presse ces jours-ci, c’est le moins qu’on puisse dire. A leur seul prononcé, on se lève comme un seul homme sur les bancs de la gauche pour condamner toute forme de distribution de dividendes, à défaut d’aspirer à leur pure et simple disparition. Il est vrai que l’histoire est longue du partage jugé inégal de la valeur ajoutée entre travail et capital, entre «juste rémunération de l’effort» et «captation illégitime des profits».

Pour autant, il circule beaucoup d’idées fausses à ce sujet. Ainsi, on est persuadé que la part des salaires dans le revenu national n’a cessé de baisser au fil des années par rapport à celle des revenus de la propriété, alors qu’il n’en est rien.

La statistique, à cet égard, est parfaitement claire. Entre 1995 et 2017, derniers chiffres disponibles, la part des revenus du travail dans le revenu total des ménages suisses est restée stable (64,2% en 1995, 64,6% en 2017), pendant que celle des revenus de la propriété diminuait régulièrement (14,9% en 1995, 11,4% en 2017). Le solde, soit la part des revenus dits de transfert (qu’il est difficile de ranger du côté du capital, puisqu’il s’agit de prestations sociales et autres formes de redistribution opérées par l’Etat pour corriger les inégalités), a au contraire augmenté, passant de 21% en 1995 à 24% en 2017.

On observe à peu près la même évolution à l’étage supérieur de la comptabilité nationale. La part de la rémunération des salariés dans le revenu national brut aux prix du marché, qui était de 55,6% en 1995, a passé à 58,6% en 2017, alors que l’excédent net d’exploitation (la part des bénéfices, pour faire simple) a reculé de 19,9% à 16,8%.

Plus frappante, en revanche, est l’évolution qui s’est produite dans la répartition des diverses composantes des revenus de la propriété des ménages. Entre les deux mêmes dates, la part des intérêts est tombée de 36,7% à 10,3%, alors que celle des revenus distribués des sociétés (en gros, les dividendes) a fortement augmenté, passant de 18,7% à 49%. On lit, entre ces lignes, l’effet de la baisse tendancielle des taux d’intérêt, et du report que celle-ci a engendré des formes traditionnelles de l’épargne vers celles, plus rémunératrices mais aussi plus risquées, des placements en actions.

On notera au passage que les institutions de prévoyance y compris les plus publiques d’entre elles n’ont pas hésité elles non plus à troquer leurs habituels placements en obligations contre des sources, ô horreur, de plus copieux dividendes : la CPEG par exemple, dont on vient de disputer de la énième recapitalisation, détenait à fin 2017 davantage d’actions que d’obligations et même, pour la première fois, d’immeubles (4,2 contre 3,6 respectivement 3,9 milliards, sur un total de 13,1 milliards de francs de placements).

Grand bien lui en a résulté puisque, outre une plus-value de 685 millions, ses actions lui ont rapporté 90 bons millions de francs de revenus, soit un rendement des dividendes de 2,1%, et au total un résultat net des placements en actions (776 millions) plus de trois fois supérieur à celui des placements en immeubles (248 millions).

On verra si les tours de passe-passe que viennent de ratifier les électeurs genevois permettront, ou non, de confirmer cette heureuse tendance…

Commentaires

  • C'est bien joli de déballer des statistiques, mais vous évacuez l'essentiel de la discussion.
    Le capitalisme moderne, dit "financier" ne participe plus à la création de postes de travail et à la valeur ajoutée des produits. Aujourd'hui un investisseur n'a plus d'état d'âme, son porte-feuille est géré par des pros qui placent ou retirent leurs billes en quelques clics et décident tels des démiurges de la survie d'une entreprise et de son personnel.
    Et le personnel, eh bien c'est ce qui gicle en premier car c'est ce qui coûte le plus cher. Et comme la machine est déjà devenu presque partout plus performante que l'humain...
    Si le terme de dividende est devenu un gros mot, c'est essentiellement parce qu'il représente de manière caricaturale la dérive du capitalisme, notamment avec des rémunérations indécentes des capitaines pour des responsabilités qu'ils n'assument pas lorsque leur navire coule. Pire, on leur file un parachute doré alors qu'ils devraient finir en tôle.
    Mais surtout, ce système creuse les inégalités et là les chiffres ne manquent pas pour le vérifier. Nous assistons donc à un petit pourcentage de la population qui vit du labeur de l'immense majorité sans fournir le moindre travail juste par le fait qu'ils disposent de moyens dont l'acquisition est forcément douteuse.

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