Un monde fou, fou, fou  

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Un humoriste russophone élu président à Kiew une semaine avant la Pâque orthodoxe, une GAFA rachetant la Grèce (c’est une fiction, mais tout de même), des investisseurs privés majoritaires au capital de la Banque nationale suisse (c’est une réalité)… Le monde décidément marche sur la tête. Dans le film de Stanley Kramer, il y avait au moins un trésor à chercher. Ici, il n’y a rien à récupérer, sinon de grosses déceptions.

 

La BNS, justement. Qu’est-ce qui peut bien pousser des investisseurs plutôt entêtés à acheter les actions d’une banque centrale d’un type aussi particulier, alors que rien ne les autorise à espérer autre chose qu’un dividende strictement limité par la loi, et en tout cas pas à prendre le contrôle d’un Institut que cette même loi, d’un genre encore une fois très spécial, empêche de tomber en mains privées ?

Précisons les choses. A la manière tout helvétique de bloquer les majorités de contrôle, le législateur a subdivisé le capital de la BNS en deux voire trois catégories de détenteurs d’actions, savoir ceux qui ont le droit de vote, ceux dont le droit de vote est limité à 100 actions, et enfin ceux qui sont privés du droit de vote. Les premiers, 70 actionnaires “historiques” pourrait-on dire, puisqu’il s’agit des cantons, des banques cantonales et d’établissements suisses de droit public, possèdent moins de la moitié du capital (49'998 actions sur 100'000 au 31 décembre 2018), mais la “poison pill” qui leur est réservée du fait de la limitation du droit de vote des autres actionnaires leur suffit à faire la loi face aux 2’191 actionnaires privés des deux autres catégories, qui sont soit des investisseurs étrangers, soit des acheteurs anonymes non inscrits au registre des actions. Au passage, on remarquera que la fidélité des actionnaires de droit public n’est pas à toute épreuve, puisque deux d’entre eux, une banque cantonale et un canton, ont quitté dernièrement le navire (ils étaient encore 72 au total en 2014), et que le nombre d’actions en leurs mains a diminué en quatre ans de 2’407 unités.

L’absence ou la limitation du droit de vote n’a pas empêché une poignée d’actionnaires privés d’amasser un nombre appréciable de titres : à fin 2012, ils étaient 36 à posséder plus de 100 actions chacun. Certains d’entre eux semblent toutefois s’être également découragés, puisqu’ils n’étaient plus que 22 au 31 décembre dernier. Mais l’intérêt étranger n’a pas faibli, étant donné que la part des droits de vote des actions en mains étrangères, bien que plus concentrées (9’821 actions à fin 2018, contre 13'303 à fin 2014), a passé en 4 ans de 1,48% à 2,96%. Pour la petite histoire, notons que le plus singulier de ces actionnaires privés, un entrepreneur de Düsseldorf, se distingue par le fait qu’il est le seul dont le nom figure depuis 2008 dans le rapport de gestion de la Banque (il se pourrait néanmoins que cette mention finisse par disparaître, puisque sa quote-part, qui était montée jusqu’à 6,72% en 2016, est retombée progressivement à 5,24% l’an dernier). Il y a manifestement eu des prises de bénéfices dans l’intervalle, à preuve le fait que l’action BNS, quasi dormante depuis des décennies aux alentours des 1’000 francs, avait bondi à plus de 9’700 francs au début d’avril 2018, avant de revenir à 4’000 francs en janvier, puis remonter à 5’870 francs juste avant Pâques.

Tout cela n’a évidemment rien à voir avec la fonction régalienne de la BNS, aux antipodes de ces jeux boursiers. Mais il en reste comme un arrière-goût d’avant-crise, quand on spéculait sur tout et n’importe quoi.

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