Médecins au chevet de la prochaine crise

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Le débat qui s’intensifie au sujet des intérêts négatifs est révélateur du désarroi qui règne chez les économistes. Comment expliquer que les liquidités mises à disposition des intermédiaires bancaires par le truchement de politiques monétaires extraordinairement accommodantes n’alimentent pas le crédit aux entreprises, mais continuent d’être parquées en réserves stériles auprès des banques centrales en dépit des pénalités qui les frappent désormais? Des taux directeurs quasi nuls voire inférieurs à zéro, innovation radicale dans l’arsenal de la lutte anti-crise, ont certes permis de maintenir la dette publique dans des proportions supportables (puisqu’ils n’en alourdissent pas le service, alors même qu’elle continue de grandir), mais c’est là une maigre consolation face à la montagne de difficultés que signifiera le retour à la normale.

Car le jour où il faudra bien commencer à la rembourser, cette dette, la résorption des liquidités qui en résultera risquera de plonger l’économie dans une crise encore plus épouvantable. C’est pourquoi les pessimistes jugent que cette politique, loin de contribuer à régler le problème, ne fait qu’en repousser l’échéance. En outre, ajoutent ces partisans de l’orthodoxie, la disparition de toute rémunération du capital pénalise l’épargne et sape les fondements mêmes du système économique.

Mais non mais non, rétorquent les adhérents de la thèse inverse. Si l’aisance monétaire actuelle ne stimule guère la conjoncture et ne fait pas décoller l’inflation comme il conviendrait, c’est que la détention de liquidités n’est pas suffisamment réprimée. Ce n’est pas de quelques fractions de pour-cent qu’il faut frapper ces dernières, mais de bien davantage ! Kenneth Rogoff, ancien directeur des études du FMI et chantre de la dépréciation forcée de la monnaie, va jusqu’à suggérer un intérêt négatif de -6% …

Il existe cependant comme un mur du son infranchissable. Le cash ne rapporte pas d’intérêts, mais sa non rémunération en fait un substitut, certes imparfait mais réel, à la monnaie scripturale, victime, elle, des taux négatifs. C’est bien pour cela qu’une réaction en fin de compte assez normale à la perception d’intérêts négatifs a été, chez nous, l’augmentation spectaculaire de la détention de grosses coupures (48 millions de billets de 1000 francs à fin décembre 2018, soit 8 millions de billets de plus en quatre ans !). Qu’à cela ne tienne, il n’y a qu’à interdire la détention d’encaisses en monnaie fiduciaire ou, plus extravagant encore, suivre l’idée de deux blogueurs du FMI, qui suggèrent ni plus ni moins qu’introduire un système dual, la banque centrale émettant deux sortes de monnaie, l’une électronique, taxable à merci, et l’autre sous forme de billets, reliées par un taux de conversion qui ferait baisser la valeur de la seconde dans la mesure souhaitée, par exemple -3%.

L’idée de monnaie fondante, perdant régulièrement de sa valeur, est ancienne. Elle se rapproche de la «monnaie franche» («Freigeld») imaginée en 1916 par Silvio Gesell, réformateur monétaire autodidacte d’inspiration proudhonienne, qui y voyait le moyen d’accéder à un «ordre économique naturel» à l’abri des instabilités et du chômage.

On comprend que, mis en présence, un siècle plus tard, du même genre de risques et d’incertitudes, des esprits à l’imagination fertile puissent ressusciter de vieilles utopies. Mais il en faudra plus pour éloigner définitivement le spectre d’une nouvelle crise.

Commentaires

  • Sans être en mesure de commenter quoi que ce soit on admire votre exceptionnelle connaissance des thèmes que vous analysez, Monsieur Marian Stepczynski.

  • Que faire contre ceux qui investissent la plus grande partie de leur capital dans la terre? Les mettre en prison au motif que "la propriété c'est le vol"?

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