Géants en manque d’inspiration

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On croit généralement que les très grandes entreprises – les “super star firms” comme on les appelle aux Etats-Unis – brillent par leur puissance, leur créativité, leur capacité à dégager des excédents qui ruissellent ensuite sur l’ensemble de l’économie. Or la réalité est un peu différente. Dans une étude qui vient de paraître, deux chercheurs de la New York University* montrent que ces étoiles ne brillent plus vraiment au firmament, mais mériteraient plutôt d’être qualifiées de “fading stars”. Loin de la stimuler, leur contribution à la croissance de la productivité, aux Etats-Unis du moins, a en effet baissé de près de 40% depuis le début des années 2000. Elle serait même, s’agissant de leur contribution à l’augmentation de la productivité totale des facteurs (celle qui ne résulte pas d’un recours accru au travail et au capital), tombée carrément à zéro. Ce qui remet en cause pas mal d’idées reçues sur les bienfaits réels ou supposés des géants de l’économie.

Comment expliquer un tel affadissement ? Il y a, d’abord, le fait que dans un environnement économique sans cesse plus complexe et régulé, il est de plus en plus difficile d’exploiter de nouvelles idées et par conséquent de trouver de nouvelles occasions d’investissement. L’innovation n’est certes pas une denrée rare, à preuve le nombre de «jeunes pousses» qui essaiment un peu partout, sans toutefois dépasser dans la plupart des cas leur deuxième ou troisième année d’existence. En cause, les barrières à l’entrée placées, justement, par la réglementation, les difficultés de financement, ou encore les «coups d’avance» dont bénéficient par la force des choses les entreprises établies.

Or ce sont précisément ces derniers éléments qui font que les grandes entreprises, en position dominante, ne sont pas exposées à une concurrence qui les inciterait à innover, mais se laissent au contraire aller à une douce somnolence. Et nos deux chercheurs de remarquer qu’alors que la propension à investir des entreprises les plus grandes et les plus profitables est devenue étonnamment faible, leur ratio de distribution (dividendes et rachats d’actions compris) a augmenté. C’est là qu’il faut probablement voir, concluent-ils prudemment, une partie de l’explication.

Il est même possible que c’en soit l’essentiel. L’an dernier, les rachats d’actions auxquels se sont livrées les plus grandes entreprises cotées en bourse ont atteint des sommets. Apple, à elle seule, a enclenché un nouveau programme de rachat de quelque 100 milliards de dollars de ses propres actions. Et au cours des 25 année écoulées, IBM a même racheté la moitié de son capital social. L’Europe n’est pas en reste, la Suisse non plus, si l’on songe aux 20 milliards de francs annoncés il y a deux ans par Nestlé, ou le «milliard au moins» de rachat décidé en décembre dernier par le conseil d’administration de Credit Suisse.

Souvent enclenchées sous la pression de fonds d’investissement activistes avec le consentement plus ou moins avoué d’actionnaires institutionnels, caisses de pensions en tête, ravis d’assister ainsi sans bouger à la revalorisation de leurs portefeuilles, ces opérations laissent perplexe. Cette bourse qui monte alors que les nuages s’amoncellent sur la conjoncture mondiale, n’est-elle pas le signe, écrivait un éditorialiste des Echos, que le capitalisme se mord la queue ?

 

* Germán Gutiérrez et Thomas Philippon, https://www.nber.org/papers/w25529

 

 

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