Le Désert des Tartares, version finance

Imprimer

La planète économique et financière vit un étrange paradoxe. Comme dans le roman de Dino Buzzati où le lieutenant Giovanni Drogo attend un ennemi qui ne vient jamais, on se prépare, dans la vaste communauté des métiers de la finance, à un nouveau krach qui déclencherait une crise profonde et durable. Or rien ne se passe. “What will cause the next US recession?”, s’interroge par exemple en vain le néo-keynésien Brad DeLong. Et dans son article intitulé “Risks to the global economy in 2019”, le spécialiste des crises bancaires Kenneth Rogoff égrène tout aussi vainement les raisons de s’attendre au pire.

Cette approche cafardeuse des perspectives de croissance de la part d’économistes américains, largement répandue aussi chez les économistes européens, tient pour l’essentiel à trois raisons.

La première, qui va de soi, est que tout cycle conjoncturel a une fin, d’autant plus s’il dure, comme celui-ci, depuis longtemps. Le présent cycle, qui aborde sa onzième année, est même l’un des plus longs de l’histoire américaine, et son pendant boursier a bien failli, en octobre dernier, battre tous les records avec un indice S&P 500 à plus de 2900 points (680 points au début mars 2009).

La deuxième raison, plus inquiétante, est que les autorités, monétaires surtout, en charge de la politique conjoncturelle ont épuisé leurs marges de manœuvre respectives dans leur combat contre les risques de dépression nés de la crise de 2007-2008. En faisant tomber les taux d’intérêt à zéro puis, pour forcer ce plancher absolu, en recourant aux techniques inédites du “quantitative easing” et du prélèvement d’intérêts négatifs sur les réserves bancaires, elles se sont privées de toute possibilité de contrecarrer, cas échéant, une nouvelle crise financière.

Il y a, enfin, la perspective constamment rappelée d’une dette, publique comme privée, qui continue d’augmenter alors qu’elle a atteint des sommets (250'000 milliards de dollars à fin 2016) inégalés dans l’histoire sauf en période de guerre. On imagine sans peine que cette dette, en soi parfaitement supportable aussi longtemps que les taux d’intérêt demeurent faibles ou nuls, deviendra vite insoutenable lorsque ces taux remonteront.

On est donc sûr qu’une crise se produira, mais ce dont on est certain, c’est qu’elle ne se produira pas là où on imagine qu’elle devrait se produire. La crise des dot-com a déjà eu lieu, en 2000. Celle des subprime itou, en 2007-2008. Même si les risques de répétition ne sont pas négligeables, une crise de la dette italienne ne succédera pas à celle, grecque, de 2011. L’immobilier ? Il avait plié à la fin des années quatre-vingt. Les hedge funds ? LTCM a plongé en 1998. Un décrochage du Dow Jones de plus de 20% en un seul jour ? Il y a déjà eu le 19 octobre 1987.

Ne restent donc, comme facteurs déclenchants possibles, que ceux auxquels on n’a pas encore pensé : un accident technologique, une erreur comptable magistrale, une escroquerie d’ampleur inédite, et pourquoi pas une épidémie fulgurante ou une éruption volcanique dévoilant d’un seul coup nos fragilités systémiques…

Lien permanent 1 commentaire

Commentaires

  • Piratage massif des algorithmes en charge des marchés boursiers américains? Cela mettrait non-seulement une belle pagaille mais encore ferait perdre toute confiance dans ces marchés qui se retrouveraient proablement désertés pour un moment. Apres tout, les USA ne sont-ils pas en guerre économique plus ou moins déclarée avec la Chine et la Russie, pays comptant bon nombre de génies informatiques?

Les commentaires sont fermés.